Cependant le silence se fit dans ce petit monde à l'arrivée de la soupe, et la taciturnité naturelle, même aux gamins islandais, reprit son empire. L'hôte nous servit une soupe au lichen et point désagréable, puis une énorme portion de poisson sec nageant dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par conséquent bien préférable au beurre frais, d'après les idées gastronomiques de l'Islande. Il y avait avec cela du «skyr», sorte de lait caillé, accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre; enfin, pour boisson, du petit lait mêlé d'eau, nommé «blanda» dans le pays. Si cette singulière nourriture était bonne ou non, c'est ce dont je ne pus juger. J'avais faim, et, au dessert, j'avalai jusqu'à la dernière bouchée une épaisse bouillie de sarrasin.
Le repas terminé, les enfants disparurent; les grandes personnes entourèrent le foyer où brûlaient de la tourbe, des bruyères, du fumier de vache et des os de poissons desséchés. Puis, après cette «prise de chaleur», les divers groupes regagnèrent leurs chambres respectives. L'hôtesse offrit de nous retirer, suivant la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un refus des plus gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me blottir dans ma couche de fourrage.
Le lendemain, à cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan islandais; mon oncle eut beaucoup de peine à lui faire accepter une rémunération convenable, et Hans donna le signal du départ.
À cent pas de Gardär, le terrain commença à changer d'aspect; le sol devint marécageux et moins favorable à la marche. Sur la droite, la série des montagnes se prolongeait indéfiniment comme un immense système de fortifications naturelles, dont nous suivions la contrescarpe; souvent des ruisseaux se présentaient à franchir qu'il fallait nécessairement passer à gué et sans trop mouiller les bagages.
Le désert se faisait de plus en plus profond; quelquefois, cependant, une ombre humaine semblait fuir au loin; si les détours de la route nous rapprochaient inopinément de l'un de ces spectres, j'éprouvais un dégoût soudain à la vue d'une tête gonflée, à peau luisante, dépourvue de cheveux, et de plaies repoussantes que trahissaient les déchirures de misérables haillons.
La malheureuse créature ne venait pas tendre sa main déformée; elle se sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'eût saluée du «saellvertu» habituel.
—«Spetelsk,» disait-il.
—Un lépreux!» répétait mon oncle.
Et ce mot seul produisait son effet répulsif. Cette horrible affection de la lèpre est assez commune en Islande; elle n'est pas contagieuse, mais héréditaire; aussi le mariage est-il interdit à ces misérables.
Ces apparitions n'étaient pas de nature è égayer le paysage qui devenait profondément triste; les dernières touffes d'herbes venaient mourir sous nos pieds. Pas un arbre, si ce n'est quelques bouquets de bouleaux nains semblables à des broussailles. Pas un animal, sinon quelques chevaux, de ceux que leur maître ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes plaines. Parfois un faucon planait dans les nuages gris et s'enfuyait à tire-d'aile vers les contrées du sud; je me laissais aller à la mélancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs me ramenaient à mon pays natal.