Le spectacle avait été assez ennuyeux. La pièce était décousue ; les acteurs ne savaient pas leurs rôles et les jouaient mal.
« Bah ! fit mon ami. Nous reverrons ça dans quelques jours et vous serez content. »
En effet, une quinzaine plus tard, je retournai au théâtre. Ce n’était pas une première et Tout-Paris n’était pas là. La salle, cependant était pleine de gens, un peu moins déshabillés — pardon ! moins habillés — qui ne se regardaient guère entre eux et paraissaient très attentifs. La pièce était toute changée : on avait coupé, rogné, ajouté. Les acteurs jouaient à ravir, sans souffleur soufflant ; et le public criait bravo tout seul, se passant des Romains. Au dénouement, réconciliation générale et applaudissements unanimes.
Je m’en allai, enchanté de ma soirée, mais profondément troublé.
Comment se fait-il, me disais-je, que tant de gens, si riches et si haut placés, tiennent absolument à voir une pièce imparfaite et imparfaitement jouée, alors qu’il suffit d’attendre quinze jours pour la voir parfaite et goûter un plaisir fin et délicat ?
Mon ami, aux lumières duquel je fus obligé de recourir, m’expliqua toute l’affaire.
— Sauf les journalistes et les auteurs, me dit-il, qui vont là pour le métier, et les amoureux des lettres impatients de connaître toute nouveauté, qui s’y rendent par plaisir ; sauf cette élite, beaucoup de spectateurs veulent simplement voir les autres, se faire voir eux-mêmes et, surtout, faire savoir à tous qu’ils étaient là, à la première. Cette petite vanité, bien innocente, fait passer sur ce qu’il y a de fâcheux à contempler une ébauche. Et comme la vanité est un des plus grands gouvernants de ce monde, chacun veut être de ce public de choix, recueillir une petite part de ce qui revient de gloire légitime et d’estime méritée aux écrivains, aux artistes et aux véritables amateurs.
C’est, en somme, pour les mondains purs, une occupation assez ennuyeuse et très vide ; mais, il faut en passer par là. D’ailleurs, les gens mêmes qui commencent à ne courir les premières que par vanité, finissent par former leur goût dans ce milieu supérieur.
Le plaisir de voir triomphe, chez eux, du désir de paraître. Et ils comptent alors, à juste titre, parmi les membres de ce Tout-Paris, qui à côté de quelques défauts, présente tant de brillantes et d’aimables qualités.
Je compris que mon interlocuteur avait raison. Mais, dois-je l’avouer ? J’ai gardé une petite rancune orientale aux premières, aux Romains et aux souffleurs.