Y a-t-il au moins une ligne de conduite suivie, dans cette rage qui précipite en avant les populations ? Rien de plus illogique, au contraire. Dans le grand monde, où la fièvre de briller, d’éclipser ses rivaux, efface toute autre préoccupation, les contradictions se présentent sous un aspect souvent réjouissant : je n’en veux citer qu’une entre mille : pourquoi achète-t-on des chevaux fringants, capables de rivaliser de vitesse avec le chemin de fer ? Pour dévorer l’espace, direz-vous ? Point du tout : pour faire, tout doucement, au pas, une promenade au Bois-de-Boulogne, qui rappelle la lenteur du chariot des Mérovingiens, attelé de bœufs « tranquilles et lents ».

Je n’ai jamais eu à me préoccuper, en Chine, de ces symptômes maladifs de l’activité surexcitée. Le peuple, chez nous, ne s’occupe pas de politique et serait bien étonné, si l’on lui conseillait de s’en occuper. La femme même du fonctionnaire ignore quelles sont les attributions de son mari et ne cherche pas à le savoir. La presse n’existe pas, ou du moins est tout à fait élémentaire. Les citoyens ne commentent pas les événements politiques et même les ignorent presque toujours.

Nos fonds, au lieu de s’évanouir en spéculations hasardées, se placent dans la terre, qui paye sûrement, et n’a à redouter que les accidents climatériques, contre lesquels l’homme est impuissant. Aussi, n’avons-nous, ni fortunes subites, ni ruines imprévues.

Les courses nous sont inconnues, comme la Bourse : encore une cause de désastres qui nous manque.

Enfin, nous faisons ce que nous voulons dans un but toujours déterminé : jamais un Chinois ne penserait à acheter des chevaux extra-rapides pour marcher extra-lentement.

En toutes ces choses, nos deux civilisations sont contradictoires : nous pensons, nous agissons autrement que les Européens. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Je n’en sais rien, l’avenir seul peut établir cette démonstration.

L’EXPOSITION

Je ne sais quel est le journal qui m’a prêté ce mot (je crois que c’est un journal de province) : « Les mandarins se cotisent pour venir voir la tour Eiffel. » La phrase est si amusante, que je n’ai pas jugé utile de la nier. Mais, en vérité, les mandarins ne se sont pas cotisés. Ils sont venus, bel et bien, chacun à ses frais personnels, voir l’Exposition et, tout naturellement aussi, la tour Eiffel.

Beaucoup d’entre eux, n’ayant jamais quitté le sol de la Chine, et ne parlant aucune langue européenne, sont venus me prier de leur servir de cicerone. De sorte que, passant la plus grande partie de mes journées à l’Exposition, j’ai été, pendant quelque temps, le plus exposé des exposants.

D’autres, qui savaient un peu de français, ont pu pénétrer seuls dans les palais du Champ-de-Mars. Je crois que la lettre suivante, à moi adressée par l’un d’eux, résume assez bien les diverses impressions que mes compatriotes ont dû ressentir.