En Europe, on n’est pas de cet avis. Je crois qu’on s’y fait de l’amour une idée généralement assez fausse. Dans les romans, chez les poètes, l’amour revêt une forme bizarre : il est dramatique, plein d’imprévu, tourmenté, excentrique, un peu délirant sinon tout à fait fou. J’ai même lu, dans l’œuvre d’un des plus charmants de ces poètes, que le premier devoir des amants c’est de « déraisonner ».

Malgré tout mon respect pour la poésie, je demeure convaincu que c’est le poète qui, ici, déraisonne. L’amour n’a vraiment pas besoin de ces extravagances, qui le troublent. L’amour est une chose très rationnelle, au contraire. Nous n’avons le droit d’aimer que lorsque nous savons pourquoi. L’estime de la part de l’homme, une juste admiration de la part de la femme : voilà la base de l’amour, digne de ce nom. Le reste est tout ce qu’on voudra : engouement, surexcitation, folie ; tout, excepté de l’amour. Et, en fin de compte, toute la poésie qu’on a dépensée sur ce thème exalté, n’est guère poétique. Rien n’est beau que le vrai, et le vrai, seul aimable, est toujours raisonnable. Qui déraisonne, n’aime pas.

Car, enfin, l’amour a un but, qui est le mariage et une fin, qui est l’enfant. On est bien obligé d’en arriver à cette conclusion, à moins qu’on ne veuille plaider en faveur de cette énormité : l’amour pour l’amour ; quelque chose comme l’art pour l’art, en matière d’affection.

Je sais bien que cette thèse étrange est soutenue par nombre d’écrivains et par quelques-uns des meilleurs ; par des penseurs même chez lesquels on ne s’attendrait guère à trouver de ces faiblesses. Ainsi, je n’ai pas été peu stupéfié de voir le grand Balzac, ce terrible réaliste, dans un de ses romans les plus profondément étudiés, qualifier de fin prosaïque, ce dénouement si naturel : la survenance de l’enfant. Je me demande par quel singulier enchaînement d’idées, par suite de quels préjugés héréditaires, un Européen du dix-neuvième siècle, et un analyste si profond du cœur humain ; je me demande par quelle injustifiable aberration, un grand homme comme Balzac a pu en arriver à prononcer cette phrase… barbare. Tant pis ! le mot y est et je ne le regrette pas.

Un bouddhiste fanatique, convaincu que l’existence est un mal et que l’anéantissement complet de l’être constitue le bonheur parfait, peut raisonner ou plutôt déraisonner de cette manière. Il en a le droit, étant donné son système. Qu’un moine, pour lequel notre existence n’est qu’un mauvais rêve et notre terre une vallée de larmes, s’exprime ainsi : il sera conséquent avec lui-même.

Mais un Français moderne, un homme amoureux de toutes les élégances et de tous les raffinements du luxe ; un idolâtre de l’art et de la passion ; un adorateur de la femme et de la beauté ; un artiste exquis, dont chaque ligne enseigne l’amour de la terre, prêche le bonheur d’être au monde et de jouir des beautés de la nature et des merveilles de l’intelligence, un Balzac enfin, parler de la sorte !

Je n’y comprends rien. Ou, plutôt, je commence à entrevoir plus clairement cette vérité, que j’avais déjà pressentie : c’est que l’Europe passe par une crise morale et intellectuelle ; que, malgré sa civilisation florissante, malgré l’épanouissement prodigieux de ses sciences, de ses lettres et de ses arts, elle tâtonne encore et cherche sa voie ; que, ballottée entre les croyances les plus opposées et les systèmes philosophiques les plus divers, elle n’a pas encore trouvé sa direction définitive. De là ces contradictions qui me choquent, ces illogismes qui me secouent brutalement, au moment même où l’écrivain vient de me ravir par ses peintures les plus délicieuses.

Et je me sens heureux, moi simple Oriental, de ne pas trouver trace, dans mes pensées, de ces conflits intérieurs. Voyant les choses telles qu’elles sont, nous cherchons le bonheur où il est : dans la vivante réalité des choses. Nous ne poursuivons pas un rêve mensonger, qui n’existe pas dans les faits et n’y saurait exister. Nous ne demandons pas à la folie de passions orageuses, de rêves troublants, le bonheur que peut fournir seule la conception raisonnable de l’existence.

Aussi, notre idéal est-il bien plus simple. Il n’a point pour objet des adorations mystiques, fausses comme un conte de fées. Il se borne à demander à la vie ce qu’elle peut donner : la tendresse profonde, l’affection mutuelle ; et, pour couronnement de l’édifice conjugal, de nombreuses petites têtes d’enfants, brunes ou blondes, consolation efficace de toutes les misères, espérances joyeuses groupées autour des parents, qui symbolisent leur foi dans l’avenir, constituent la triomphante incarnation de l’amour et assurent à tout jamais le culte le plus légitime : celui des ancêtres qui nous ont faits ce que nous sommes et dont nous transmettons l’enseignement aux générations nouvelles.

UNE VISITE AU PALAIS DE JUSTICE