Comment en serois-ie la cause? ne vous conuiay-ie pas assez de parler, et ne vous en donnay-ie pas assez de suiet[74]? Expliquez vostre Laconisme, ou bien permetez moy que ie iouë[75] deux personages, et que ie responde pour vous. Est-ce qu'offencé de mes veritez, et de ce que[76] ie me moque ordinairement de vous, la colere et le mal que vous m'en voulez vous ostent l'enuie de rien dire, ou bien est-ce que naturellement sot et honteux, vous ne sçachiez ny proferer ni exprimer vos conceptions; ou peut estre que[77] le trop d'amour lie vostre langue, et occupe vos sens, de façon que ce qu'vn autre moins amoureux employeroit à dire, vous l'employez à désirer?
Le Cavalier Gascon.
Boilà la pure berité.
Vranie.
Si n'en croy-ie rien[78] que sur bons gages. Toutefois cette petite rosee qui distile le long de vos ioües veut que i'y adiouste quelque foy; Cà, que ie la ramasse dans ce mouchoir, et que i'en arouse[79] l'autel de ma vanité. Mais auoüez aussi[80] qu'il n'y a que ces belles mains qui soient dignes de cette offrande. Voyez les bien, et encore que ie ne les aye point descrassees depuis huict iours, gageons qu'elles effacent les vostres, et que toutes mal soignees qu'elles sont, elles leur font perdre leur lustre. Causons, causons, ie ne veux plus vous fascher.
Le Cavalier Gascon.
Yé bous en aimeray dabantage.
Vranie.
C'est tout ce que ie demande de vous, car imitant les Dieux, i'aime beaucoup mieux obeïssance que sacrifice, et me plaisant ainsi qu'eux à mes œuures, ie voudrois vous pouuoir rendre tel que i'eusse de l'honneur à ma nourriture[81], et par mesme moyen me payer par mes mains de ma peine, auec le plaisir que ie tirerois de vostre parlante conuersation. Cà donc venez à l'adoration de tant de beautez, et baisant ces mains que ie vous presente, escoutez et retenez ce que vous me deuriez dire[82].
Pourquoy ne voulez vous pas belle Reyne de mes pensees fortifier mon cœur contre tant d'aprehensions qui l'assaillent, affermissant en telle sorte ma felicité, que ie puisse desormais viure sans crainte d'estre depossedé? Pourquoy consentez vous que le doute continuel ou ie suis de vous perdre, rende ma vie moins contente, mon aise moins acomply, et ma gloire moins parfaite. Suis-ie pas cet adorateur de vos graces, qui ne respire que vostre nom, et qui estant en action perpetuelle de desirer ce que ie vois, et d'admirer tout ce que i'oys, suis rauy de tant de merveilles que ie ne scay lequel eslire, ou d'estre tous yeux pour vous regarder, ou pour vous oüyr tout oreilles?