Nous sommes restés fidèles au nouveau drapeau comme nous l'avions été à l'ancien, comptant que l'avenir et notre persévérance nous apporteraient; les droits et les légitimes libertés qui nous manquaient encore.
Nous avons eu raison, Messieurs, d'agir ainsi; ce qui se passe sous nos yeux, de nos jours, en est une preuve. Aujourd'hui, en effet, nous sommes presque entièrement les arbitres de nos propres destinées. Nous jouissons d'institutions libres, et d'une sécurité sociale malheureusement inconnue à d'autres pays. Nous grandissons à l'ombre protectrice de l'étendard d'Angleterre et nous n'avons à craindre, au moins pour le présent, ni les révolutions, ni les bouleversements, ni les discordes intérieures qui tourmentent notre ancienne patrie. La province de Québec est en possession du "self-government" et aucun pays au monde n'a plus de libertés civiles que le nôtre. Il n'est donc pas surprenant que nous soyons des sujets fidèles de la couronne anglaise.
Cette loyauté des Canadiens-Français a été mise plus d'une fois à l'épreuve. Au lendemain de la cession, en 1773, les Américains rencontrèrent un obstacle invincible dans le respect des habitants de ce pays pour le serment de leur allégeance. Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler le siège de Québec par l'armée du Congrès. Mais c'est surtout en 1812 que se sont manifestées avec plus d'éclat la fidélité et la valeur de notre peuple. C'est alors qu'on a vu les enfants du Canada français se lever spontanément pour la défense d'une colonie anglaise; c'est alors que nos braves miliciens, dont nous pourrons encore quelquefois saluer dans nos rues les débris glorieux, se sont précipités vers la frontière à l'appel d'un gouverneur Anglais, pour repousser les envahisseurs; c'est alors que l'impétuosité française et la calme valeur anglaise se sont complétées l'une par l'autre, comme elles firent plus tard sous les murs de Sébastopol; c'est alors que nous donnâmes à la journée de Carillon, une soeur immortelle dans la bataille de Châteauguay, et que le nom du soldat dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire, de l'héroïque de Salaberry, entra soudain dans l'histoire comme la plus éclatante personnification du courage et de la gloire militaire de notre race. Messieurs, le nom de Salaberry est pour nous plus qu'un souvenir de triomphe, c'est un symbole, un symbole de ce nouvel état de choses qui, cinquante-deux ans après la bataille des plaines d'Abraham, faisait remporter à des soldats d'origine française une victoire anglaise.
Depuis cette époque, comme je le disais tout à l'heure, ce mouvement de transformation s'est accéléré, s'est accentué. Nous formons maintenant une grande nation composée de nationalités diverses, mais unies dans un même sentiment: l'amour de la patrie commune. C'est ce sentiment qui animait les soldats de 1812, c'est ce sentiment qui doit nous rallier lorsqu'il s'agit des intérêts et de la renommée de notre pays. Et si jamais la guerre nous appelait de nouveau aux frontières, si jamais une armée ennemie s'avançait dans nos campagnes et menaçait nos villes, je suis sûr qu'il se trouverait encore parmi nous un autre de Salaberry pour nous conduire à un autre Châteauguay.
La démonstration d'aujourd'hui, cette statue qu'on a élevée au héros canadien, ces honneurs rendus à la mémoire d'un vaillant soldat, sont en même temps qu'un acte de justice et de reconnaissance un haut enseignement pour les générations actuelles. Ils proclament quel est le prix des vertus guerrières et du dévouement à la patrie, et ne peuvent manquer d'être, dans un moment donné, un puissant encouragement pour tous qui parcourent la carrière des armes. Depuis quelques années on s'est sérieusement occupé de l'organisation et du mouvement militaire en ce pays.
Eh bien, je crois qu'une démonstration comme celle à laquelle nous avons assisté aujourd'hui est de nature à produire dans ce sens les meilleurs résultats et à jeter dans l'esprit du peuple de cette province des germes qui ne resteront pas sans fruits pour l'avenir. Je considère donc qu'il est de mon devoir de profiter de cette circonstance pour féliciter cordialement les organisateurs et les promoteurs de cette oeuvre de reconnaissance nationale. C'est en glorifiant les grands hommes qu'une nation se grandit elle-même; et l'expérience de tous les peuples est là pour démontrer cette vérité historique: que les honneurs rendus aux morts illustres sont une semence féconde de vertus civiques, de dévouement et d'héroïsme.
DISCOURS DE L'HONORABLE M. MOUSSEAU
Monsieur le Président.
Messieurs,
Avant de répondre au toast qui m'a été dévolu, mon devoir est de faire remarquer le caractère particulier et grand de la démonstration. Il y a cent-vingt ans que nous sommes passés sous la domination anglaise. Nous fêtons aujourd'hui la gloire d'un Canadien-Français qui s'est immortalisé dans la défense du pavillon anglais en 1813. La fête est présidée par Son Excellence le gouverneur-général, le marquis de Lorne, le représentant direct de Sa Majesté la reine Victoria. Son discours généreux et noble, nous a profondément émus. Le lieutenant-colonel Harwood, représentant les deux races appartenant au département de la milice du Canada a démontré le principe de la vitalité de la race française. Son excellence le lieutenant-gouverneur de la province de Québec, mon ami, l'honorable M. Théodore Robitaille, aussi représentant de Sa Majesté, vous a fait un discours marqué au même coin du patriotisme le plus pur; et tout Cela, Monsieur le président et Messieurs, se fait à l'ombre du glorieux drapeau de l'Angleterre, qui nous a toujours couverte de sa protection généreuse et efficace, et qui porte dans ses plis la plus grande liberté que le monde a jamais possédée et qu'il prodigue à toutes ses colonies.