Ce duel mit pour toujours de Salaberry a l'abri des insultes; il avait fait ses preuves.
La guerre des Indes se faisait alors entre l'Angleterre et la France; la possession de la Martinique et de la Guadeloupe devait être le prix de la victoire. Il devait en coûter ou jeune de Salaberry, si français par l'origine et le caractère, de se battre contre la France; il devait lui répugner de combattre le drapeau pour lequel ses ancêtres avaient versé leur sang. Mais la loyauté était pour lui un devoir et la carrière militaire une vocation.
La lutte fut vive, les batailles acharnées, les dangers continuels; les maladies dévoraient ceux que les balles épargnaient.
Il vint un jour où de son régiment il ne resta plus que deux cents hommes. Il apprenait cela à son père dans une lettre où parlant des milliers d'hommes qu'il avait vus tomber autour de lui, il ajoutait: "Je crois que je serai aussi heureux que mon grand-père."
Lorsque le général Prescott se décida à abandonner la dernière place forte de la Guadeloupe, le fort Mathilde, c'est à de Salaberry, alors âgé de seize ou dix-sept ans, qu'il confia le soin de protéger la retraite de l'année. Le jeune lieutenant se montra digne de la confiance de son chef. Il était fait capitaine peu de temps après.
En mil huit cent-huit, on le trouve en Irlande, major de brigade, et faisant la cour à une blonde et belle jeune fille qui aurait enchaîné le jeune officier pour la vie sans l'intervention du duc de Kent. Celui-ci écrivit à son protégé une longue lettre pour lui démontrer que chez les militaires le coeur doit céder à la raison, lorsqu'ils n'ont pas de fortune.
En mil huit cent-neuf, il prenait part à la malheureuse expédition de Wolcheren, qui coûta cher et rapporta peu de gloire A l'Angleterre.
L'année suivante, il devenait aide-de-camp du général de Rottenburg et partait pour le Canada, où des parents et amis dévoués l'accueillirent avec des transports de joie.
Les Canadiens-Français se montraient avec enthousiasme le jeune officier, qui, parti enfant de son pays, revenait plein de force, dans tout l'éclat de la gloire et de la beauté.
On était alors aux mauvais jours de Craig, époque de fanatisme et de persécution, mais époque aussi de grandeur morale et nationale. La lutte devenait difficile; l'énergie des Bédard et des Papineau n'en pouvait plus.