De Salaberry n'eut plus l'occasion de se signaler. Il avait conquis tous les grades que l'Angleterre pouvait accorder à un soldat catholique et Canadien-Français; la protection même du duc de Kent n'aurait pu le le faire sortir des rangs accessibles aux médiocrités. Une telle position ne devait pas convenir à notre immortel compatriote. Il avait assez fait, d'ailleurs, pour un gouvernement qui avait eu l'ingratitude d'enlever à son illustre père la demi-pension qu'il avait si noblement. gagnée en combattant pour l'Angleterre. Il renonça à la carrière militaire et vécut ensuite pour sa famille, s'occupant d'administrer la seigneurie que mademoiselle Hertel de Rouville lui avait apportée sous forme de dot. Il avait épousé cette noble demoiselle quelques mois avant la bataille de Châteauguay. Belle alliance! dont le duc de Kent le félicita.
C'est à Chambly qu'il fixa sa résidence, an milieu de la population témoin de sa valeur et de sa gloire pendant la guerre. Sur la rivière Chambly, qu'on appelait le grenier du Bas-Canada, vivaient alors des familles remarquables par leur origine ou leurs talents, qui se disputaient la palme des belles manières, de la libéralité et de la fidélité aux traditions du passé. On y menait joyeuse vie; c'était pendant l'hiver une succession de fêtes, de promenades et de fricots légendaires. On luttait à qui ferait le plus et le mieux.
On partait le matin; on dînait chez le seigneur Jacob; on prenait les amis en passant, et on allait passer la soirée chez M. Cartier, de Saint-Antoine, ou chez les messieurs Drolet, Franchère et autres. Quel bruit! quel entrain! On se séparait à regret, avec la promesse de se revoir bientôt.
C'était une grande joie dans la tribu, lorsqu'on voyait arriver le brave colonel, car il n'était pas le moins bruyant, et lorsque venait son tour de chanter ou de prendre part à un cotillon emporté, à un reel favori, il ne tirait pas en arrière. Tout le monde l'admirait pour sa gloire et l'aimait pour la gaieté et l'affabilité de son caractère.
C'est dans une de ces joyeuses réunions, chez M. Hatte de Chambly, qu'il fut soudain frappé d'apoplexie, le vingt-six février mil huit cent vingt-neuf. Il mourut le lendemain sans avoir pu recouvrer l'usage de la parole, mais en pleine possession de ses facultés mentales et en paix avec Dieu, entouré de ses enfants qu'il fit venir pour les bénir.
Comme son père, il avait eu quatre fils et trois filles dont voici les noms: Alphonse-Melchior, ancien aide-de-camp provincial et député adjudant-général de milice pour le Bas-Canada, mort il y a quatre on cinq ans; Louis-Michel, mort; Maurice qui se tua à l'âge de douze ans, par accident; Charles-René-Léonidase, mort; Hermine, dame Dr Galen, décédée; Charlotte, mariée a M. Hatte de Sorel, et une autre, morte enfant; tous grands et robustes, héritiers du type remarquable des de Salaberry. Plusieurs petits-enfants existent pour perpétuer le nom de cette belle famille.
HOMMAGES DE LA PATRIE
AU HÉROS DE CHÂTEAUGUAY.
Plusieurs personnes avaient parfois exprimé l'opinion qu'un monument devrait être élevé à la mémoire du héros de Châteauguay, Mais c'est à M. J. O. Dion, de Chambly que revient l'honneur d'avoir forcé la nation à accomplir un grand acte de réparation et de reconnaissance. Dès mil huit cent soixante-dix, il avait parlé de ce projet et exprimé l'espoir et la volonté de le mettre bientôt à exécution. Son rêve était de tout préparer pour le centenaire du général de Salaberry, en 1878, ou au moins pour le cinquantième anniversaire de sa mort. Mais il ne put se mettre sérieusement à l'oeuvre que dans le mois de janvier 1879. Un comité fut nommé alors à Chambly, et il tut décidé qu'on lancerait l'idée par la célébration d'une fête destinée à commémorer en même temps le centenaire du héros de Châteauguay et le cinquantième anniversaire de sa mort.
Cette fête eut lieu le vingt-cinq février mil huit cent soixante et dix-neuf, et elle fut magnifique. Elle commença par une procession dans laquelle figurèrent des députations militaires d'un grand nombre de corps de milice et de volontaires de Montréal et des paroisses environnantes, des membres du clergé, les élèves du collège et des écoles des Frères et plusieurs corps de musique. Après avoir parcouru le village, la procession se rendit à l'église qu'on avait pavoisée de draperies noires et jaunes. Au milieu de la nef, s'élevaient un catafalque et un obélisque imposant couvert d'inscriptions patriotiques. Une messe de requiem fut chantée avec beaucoup d'effet par un choeur puissant; le comité énergiquement aidé par Messire Thibault, curé de la paroisse avait tout fait pour rendre la cérémonie imposante.
L'obélisque se trouvait à gauche de l'autel, au-dessus de l'endroit même où reposent les cendres du héros. M. Globenski, seigneur de Saint-Eustache, y avait déposé une couronne d'immortelles avec l'inscription suivante: "Hommage du fils d'un voltigeur au héros de Châteauguay."