Comme nous allions partir, le Dr fut appelé en toute hâte pour un malade et nous revenions seules, quand M. Douglas nous joignit et réclama l'honneur de nous reconduire, ce que nous daignâmes accorder. Je fus un peu surprise, je l'avoue, car il ajouta, avec une naïveté bien singulière chez un homme du monde: J'ai cru que j'avais eu tort de vous laisser partir seules, et, réflexion faite, je me suis hâté de vous rejoindre.—Nous comprenons, monsieur, dit Elmire piquée: vous avez cru que c'était un devoir.—Non, Mademoiselle, j'ai seulement pensé que c'était une attention à laquelle vous aviez droit, et il continua un peu fièrement: Vous défendre, si vous couriez quelque danger, ce serait un devoir.

J'incline à croire que ce devoir serait bien rempli, et si jamais je vais me promener chez les cannibales, je prierai M. Francis Douglas de me donner le bras. Il a veillé au salon, contre son habitude. Il n'est certainement pas aussi beau qu'on le dit, mais il a une distinction rare et une grâce incomparable.

La grâce plus belle que la beauté.

Comme vous voyez, c'est bien suffisant. Il est plutôt grave qu'enjoué, mais on cause bien avec lui. Vous aimerez sa simplicité charmante. Nous avons conversé en français, et là-dessus on nous a gracieusement fait entendre—à Elmire et à moi—qu'il faut que notre prononciation anglaise le fatigue beaucoup, puisqu'il nous parle français. N'est-ce pas beau de songer si vite aux ennuis de son prochain?

Quoi qu'il en soit des susceptibilités de M. Douglas, une chose sûre, c'est qu'il parle français parfaitement, et une autre chose joliment certaine aussi, c'est que j'aimerais mieux ne le fatiguer en rien. Je lui ai demandé comment il trouvait nos sauvages. Bien déchus, mademoiselle. Ils ne sont pas tatoués et la mauvaise civilisation les gagne. Quand je me suis assis à leur feu, ils ne m'ont pas présenté le calumet de paix. Quel surnom les sauvages d'autrefois lui auraient-ils donné? Songez-y, s'il vous plaît.

Chère mère, descendez vite et apportez-moi un gros bouquet de roses. Je m'ennuie et je vous aime.


Extraits du journal de Thérèse.

24 juin.

Ce matin, de très bonne heure, Elmire et moi, nous sommes allées à la chapelle Harvieux. Le trajet est rude sur la grève de l'extrême Pointe-aux-Pics: pas de sable d'or, mais quand on a le pied sûr, c'est charmant de marcher sur ces beaux crans lavés par la mer. Ô senteur du varech! ô parfums du salin! Qu'il fait bon, de se sentir vivre et d'errer comme une alouette sur la grève embaumée! Les oiseaux chantaient dans les arbres qui couronnent la falaise. L'ancolie croît partout dans les fentes des rochers. Ces jolies cloches rouges font un charmant effet sur le roc aride. Qu'est-ce qui plaît davantage, une fleur dans la mousse ou une fleur sur un rocher? Hélas! il y a des femmes qui n'aiment les fleurs que sur leurs chapeaux, et pour qui une promenade dans la rue Notre-Dame a plus de charmes qu'une course dans les bois ou sur la grève! Mais à quoi bon philosopher?