M. Douglas me parle toujours de son ami, mais avec une sensibilité si vraie, si profonde, qu'il est impossible de l'entendre sans être touché au delà de tout ce qu'on peut dire. En l'écoutant, je me rappelle cette parole de David pleurant son Jonathas: “Je t'aimais comme les femmes aiment.”

Il m'a montré le portrait de son ami et quelques-unes de ses lettres. Je les ai lues avec un attendrissement profond, et maintenant je comprends la profondeur de ses regrets. Pourquoi l'amitié, si rare chez les hommes, l'est-elle encore plus chez les femmes? Deux ans bientôt que Charles de Kerven est mort. Je pense bien souvent à ce pauvre jeune homme qui dort là-bas, sur la terre de Bretagne. J'aime à prier pour lui. Il a eu de grands malheurs, il est mort à la fleur de l'âge, mais il a été profondément aimé par l'homme le plus noble qui fut jamais.

II

(Fête de Saint Bernard)

Saint Bernard disait à la sainte Vierge: “Je consens à n'entendre jamais parier de vous, si quelqu'un peut dire qu'il vous a invoquée sans être secouru.” Bon saint! Je veux me rappeler cette parole, chaque fois que je dirai le Souvenez-vous pour Francis.

Oh! auguste Vierge, ma douce mère, je vous en prie, faites que mon amour pour lui ne déplaise jamais à vos yeux très purs, et daignez vous-même l'offrir à Dieu.

Cette après-midi, j'étais sur la grève avec plusieurs amies. On parla du prochain départ de M. Douglas pour l'Écosse. Je n'y crus pas, et pourtant quel poids ces paroles me mirent sur le coeur! Si c'était vrai... s'il devait partir, me disais-je... et ne faudra-t-il pas qu'il parte un jour? Cette pensée me bouleversait, m'accablait. Comme je me sentais observée, je pris un prétexte pour m'éloigner. Ne plus jamais l'entendre! Ne plus jamais le voir!

Ô mon Dieu, quel serait donc le malheur de vous perdre pour jamais; puisque la seule pensée d'être séparée de lui me faisait si cruellement souffrir!

Je marchais au hasard sur la grève; tout à coup, apercevant le clocher qui brillait au soleil, je pensai à celui qui a de la consolation pour toutes les douleurs, et je me dirigeai vers l'église. Bientôt j'entendis, derrière moi, ce pas léger que je connais si bien, et, un instant après, M. Douglas me rejoignit. Est-il vrai que vous partiez bientôt? lui demandai-je.—Et comment vivrais-je sans vous? me répondit-il vivement.

Puis troublé, ému, il me dit qu'avec moi il se consolerait de la mort de son ami... qu'il avait cru sa vie brisée pour jamais, mais que je lui avais rendu la foi au bonheur. Nous marchâmes ensuite sans échanger une seule parole. Comme nous montions la petite côte qui conduit de la grève au chemin public, il me dit à demi-voix: Essuyez vos yeux il ne faut pas que d'autres que moi voient ces larmes. Oui, c'était vrai, je pleurais sans m'en apercevoir. Quand nous fûmes à l'église: Je venais ici, lui dis-je. Lui, m'appelant pour la première fois par mon nom de baptême, me demanda gravement: Thérèse, pourquoi pleuriez-vous? Je me sentis rougir, et, ne trouvant rien à répondre, je lui dis: Laissez-moi, je vais prier pour vous. Il m'ouvrit la porte de l'église.