Ce sentiment est le premier qui se réveille avec moi, et le dernier qui me quitte quand je prends congé de mes sens. J'ai rêvé souvent que j'étois roi, et j'ai même employé des journées entières à distribuer les places de ma maison et les départemens de mon royaume. Bien plus, il faut l'avouer, je me suis gravement assis toute une matinée vis-à-vis d'une feuille de papier que je garnissois des noms de ceux de mes amis que je destinois aux emplois; je les y classois selon leur mérite respectif, préférant toujours, ainsi qu'un bon roi doit le faire, les talens et les vertus à mes plus tendres affections.
N'étoit-ce pas, dites-moi, une scène des petites maisons? un pareil manuscrit trouvé dans mon porte-feuille, ne passeroit-il pas pour avoir été copié d'après la muraille charbonnée d'une loge?
D'autres fois, je refusois absolument le sceptre; je mettois le feu aux départemens de mes bureaux; je m'écriois: nolo coronari. Mais cette résolution n'appaisoit pas ma soif de la domination; je la resserrois seulement dans des bornes plus étroites, et la restreignois dans le cercle des hommes qui étoient compris dans celui de mon empire.
Je préfère Socrate à Solon, et j'aimerois mieux avoir le gouvernement moral que le gouvernement physique et politique des hommes. La seule et la vraie ambition est celle qui s'étend également sur toutes les nations, sur tous les âges, et qui se prolonge encore dans l'immensité de l'avenir.
Je suis peut-être un des plus grands philosophes que vous ayez connus. Les gens sensés admirent en moi, et les sots m'envient cette supériorité de talens; ils croient que je l'ai acquise par l'étude et la résolution, combinées avec les avantages naturels d'une grande capacité et d'un grand esprit.
Je ne voudrois pas qu'ils le crussent; d'abord, parce que cela n'est pas vrai, et ensuite, parce qu'une telle prévention peut détourner les hommes de parvenir à une excellence de caractère aussi heureuse et aussi aisée.
J'ai été, comme les autres, malade jusqu'à vingt-deux ans; je ressentois la peine et la douleur, et je les supportois aussi naturellement que le froid et le chaud, la soif et la faim. Je réfléchissois un matin dans mon lit, car j'ai toujours aimé les réflexions, et mon esprit travailloit sur la fatalité et le poids des infirmités de tous les genres, dont il repassoit le catalogue; il contemploit, d'un autre côté, la supériorité des anciens philosophes dans les épreuves qu'ils avoient à subir.
J'admirois, j'enviois cette heureuse situation d'un esprit qui sait se posséder; à l'instant la lumière m'éclaira, je fis craquer mes doigts, et moi aussi, m'écriai-je, je suis philosophe! Je me levai aussitôt, pour ne pas me rendormir sur cette résolution, pour ne pas l'oublier. Je mis les culottes d'un philosophe, voire d'un philosophe payen, et me voilà philosophe pour la vie.
Soyez assurés, messieurs, que c'est la seule inscription et le seul grade que j'aie jamais pris dans cette noble science, et cela suffit, en vérité. Les difficultés que nous craignons dans un pareil essai, sont (plus que celles que nous y trouvons) la cause qui empêche la philosophie et la vertu d'être communément recherchées.
Je suis, en général, gai, et ma gaieté est plus remarquable quand j'ai des maux et des infortunes, pourvu qu'elles me soient propres, que dans tout autre temps de ma vie. On s'empresse alors autour de mon grabat, non pas pour pleurer, mais pour rire à mes peines, pour m'ouïr plaisanter à la question, pour me voir rafiner mon être dans les tourmens.