Il se défioit de sa fermeté, sur le refus, et il embrassa gaiement le dernier moyen.—Les raisons qui le faisoient agir ainsi lui auroient fait honneur; mais c'étoit pour cela même qu'il ne vouloit pas les dire.—Il aimoit mieux souffrir le mépris de ses ennemis, et les railleries de ses amis, que de publier une histoire qui ne pouvoit que lui attirer des louanges.
Ah! j'ai la plus haute idée des sentimens délicats de ce bon pasteur. Ce seul coup de pinceau dans son caractère vaut, selon moi, tous les rafinemens, toute la franchise du cœur de l'incomparable chevalier de la Manche; et je vous l'avoue, monsieur le maréchal, j'aime mieux le caractère de Don Quichotte, avec toutes ses folies; j'aimerois mieux le voir lui même, que tous les héros anciens et modernes.—Mais ne vous fâchez pas; je ne vous dis cela qu'en passant.
Ce n'est cependant pas là la morale de mon histoire.—Je voulois seulement faire voir la bizarrerie de l'humeur, ou plutôt l'injustice du monde dans toutes les affaires qui se présentent en général, et singulièrement dans celle-ci. Pendant tout le temps que cette explication pouvoit faire honneur au ministre, personne ne découvrit les motifs de sa conduite. Je suppose que ses ennemis ne le voulurent pas, et que ses amis ne purent les pénétrer. Mais aussitôt que l'on vit ses démarches pour établir la sage-femme, et que l'on sut qu'il avoit payé les frais de son brevet, une étincelle qui tombe sur de la poudre ne fait pas un effet plus prompt; tout son secret prit vent.—On se souvint de tous les chevaux qu'il avoit perdus; on se rappela même qu'on lui en avoit fait périr deux qu'il n'avoit presque point vus; on racontoit même les circonstances de leur perte.—Son histoire courut de toutes parts avec la rapidité du feu volage.—Mais la malignité!… O mes amis!—Un nouvel accès d'orgueil avoit, disoit-on, saisi le ministre.—Il alloit se bien monter.—Il étoit évident que dès la première année, il épargneroit plus de dix fois ce que la permission de la sage-femme lui avoit coûté.
Les soins qu'il prenoit pour régler sa conduite, les attentions qu'il avoit pour diriger toutes les actions de sa vie, mais bien plus encore, les opinions qui flottoient dans la tête des autres sur sa manière de se comporter, troubloient fréquemment son repos. Il étoit souvent éveillé, quand il avoit besoin de dormir.
Il y a environ dix ans qu'il eut le bonheur de se soustraire à ces inquiétudes.—Il quitta en même temps et sa paroisse et tout le monde, et ne fut plus responsable de sa conduite qu'à un juge, dont il n'a certainement pas lieu de se plaindre.
Il est donc dans les décrets du ciel, qu'il y a une espèce de fatalité attachée aux actions de certaines personnes!—Elles ont beau prendre des précautions pour les régler d'une manière digne d'éloges;—on les fait passer à travers de certains conduits, où on les tord, on les détourne de leur véritable but;—et les plus honnêtes gens, avec toutes sortes de droits aux louanges de leurs frères, et que la droiture du cœur peut donner, vivent et meurent sans y participer:—heureux s'ils ne sont pas déchirés, calomniés, persécutés!
Le bon ministre fut une preuve de cette vérité.—Mais il faut savoir comment cela arriva, et cette connoissance, monsieur, ne vous sera pas inutile.—Lisez donc les deux chapitres suivans.—Vous y trouverez une esquisse de sa vie et de sa conversation ordinaire, qui porte sa morale avec.—Si rien ne vous arrête ensuite sur la route, nous reviendrons à la sage-femme, ou à quelque autre.
CHAPITRE XII.
Il se nommoit Yorick.—Et ce qui est fort remarquable, c'est qu'il paroît, par une très-ancienne charte de sa famille, écrite sur du parchemin, et très-bien conservée, que ce nom a été écrit exactement de la même manière, pendant l'espace de… j'allois dire neuf cents ans;—mais je ne veux pas ébranler votre confiance, par une vérité qui n'est pas probable, quoiqu'on ne puisse la contester.—J'aime mieux simplement vous dire qu'on l'a écrit ainsi de temps immémorial, sans la moindre altération, sans changer une seule lettre.—Eh! quel est celui de nos plus grands noms qui se soit ainsi soutenu?—Ils se sont aussi variés que ceux qui les ont portés. Est-ce orgueil? est-ce honte?—A vous parler vrai, je suis, à ce sujet, tantôt d'une opinion, tantôt de l'autre, selon la force ou la foiblesse de ce qui me tente.—Cela n'empêche pas que ce ne soit une chose indigne.—Elle nous mêle, elle nous confond tellement ensemble, qu'il n'y a presque personne aujourd'hui qui puisse se tenir debout, et jurer que c'est son bisaïeul qui fit telle ou telle action.
La famille Yorick avoit eu le soin prudent de prévenir cette confusion.—Elle avoit religieusement conservé la charte que je cite, et ce titre m'a appris qu'elle étoit originaire de Danemarck; qu'elle passa en Angleterre sous le règne d'Horwendillus, roi de cette contrée du Nord, et qu'un des ancêtres de monsieur Yorick, et dont il descend en ligne directe, avoit eu jusqu'à sa mort une des charges les plus importantes de la cour.—Un autre parchemin, qui est joint à la charte, ajoute que cette charge n'existe plus, et qu'elle a été supprimée depuis deux siècles, et dans cette cour, et dans toutes celles du monde chrétien, comme inutile.