En trois mots, ma mère pouvoit accoucher à Londres, si elle le vouloit.
Mais il se pouvoit que ma mère supposât une grossesse.—L'article ne prévoyoit point ce cas, et mon oncle, Tobie Shandy, qui, à force de relire la clause, s'aperçut de cette omission, y fit ajouter ce qui suit.
«Dans le cas où ma mère se transporteroit à Londres sur de faux indices, et jeteroit par-là mon père dans une dépense inutile, il est convenu que chaque fois que cela arriveroit, elle perdroit ses droits et ses priviléges, pour la première fois qu'elle deviendroit grosse, après une telle méprise;—mais pas davantage, et ainsi de suite, à toutes les fois que la chose arriveroit». Il n'y avoit certainement rien de déraisonnable dans cette clause; mais raisonnable comme elle étoit, il n'en est pas moins malheureux qu'elle ait tourné contre moi d'une manière aussi défavorable: on sera touché de l'influence qu'elle a eue sur mon sort.
Mais je devois être formé, je devois naître apparemment pour essuyer des malheurs.
Ma pauvre mère, soit que ce ne fût que de l'air ou de l'eau, ou un composé de tous deux, ou peut-être ni l'un ni l'autre, et uniquement une simple imagination, une fantaisie, ou que quelque désir ardent en eût imposé à son jugement, soit enfin qu'elle se fût trompée, ou qu'elle eût voulu tromper mon père, et il importe assez peu de savoir quel fut son motif; le fait est qu'à la fin de septembre 1717, l'année qui précéda ma naissance, elle obligea mon père d'aller à Londres avec elle, bien contre son gré.—Il insista l'année suivante sur la clause qui le favorisoit, et moi, je me trouvai destiné à n'avoir pour tout ornement saillant au visage, qu'un nez serré, comprimé, applati à l'unisson du reste, et comme si je n'en avois point du tout.
Et quelle suite de disgrâces, de chagrins, de mortifications, la perte, ou plutôt la mutilation de cette partie précieuse de moi-même, ne m'a-t-elle pas fait essuyer dans tout le cours de ma vie!
CHAPITRE XVII.
Chagrins domestiques.
On s'imagine aisément que mon père ne revint de Londres à la campagne que de très-mauvaise humeur.—Les frais de ce voyage inutile excitèrent vivement ses regrets pendant les vingt ou vingt-cinq premiers milles, et il les reprochoit à ma mère.—C'étoit d'ailleurs la saison de l'année où il recueilloit les fruits de ses espaliers, dont il étoit fort curieux.—Si une bagatelle, une affaire de rien l'eût, dans un autre temps, appelé à faux à Londres, il n'en auroit pas dit trois mots à ce qu'il disoit.
Il ne parloit ensuite que de ses espérances trompées sur l'attente d'un fils.—Il y avoit compté: son fils Robert pouvoit lui manquer; il auroit eu un second appui de sa vieillesse.—Sa déception, à cet égard, étoit plus mortifiante pour un homme prudent, que la perte de tout l'argent que le voyage lui avoit coûté.—Qu'est-ce que cent vingt guinées lui faisoient?—Il les auroit moins regrettées que s'il eût perdu sa canne.
Rien ne l'affligeoit tant depuis Stilton jusqu'à Grantham, que les complimens de condoléance qu'il recevoit de ses amis, et que la triste figure qu'il feroit à l'église le premier dimanche.—La véhémence de son esprit, un peu aiguisé par le chagrin, lui faisoit faire les descriptions les plus satiriques de tout ce qui s'y passeroit, lorsque placé dans le banc avec sa chère côte, il attireroit les yeux de toute l'assemblée.—De quels ridicules ne seroit-il pas couvert?—De combien de quolibets, de mauvaises plaisanteries ne seroit-il pas le sujet?—Ma mère a avoué que tout ce qu'il dit pendant ces deux postes, étoit si plaisamment tragi-comique, qu'elle ne fit que rire et pleurer à la fois pendant cette route.