Son opinion sur ce point étoit précisément celle du chevalier Filmer.—Il disoit, comme lui, que le plan et l'institution des plus grandes monarchies des parties orientales du monde avoient originairement été formés sur ce modèle, sur ce prototype admirable du pouvoir domestique et paternel. Cela avoit dégénéré peu-à-peu dans un gouvernement mixte et mélangé, qui, dans les grandes combinaisons des grands états, étoit salutaire; mais qui étoit dangereux pour les familles, et n'y produisoit ordinairement que du trouble, du désordre et de la confusion.
Frappé de la force de ces raisons particulières et publiques, mon père vouloit un accoucheur.—Ma mère n'en vouloit pas. Mon père prioit, supplioit, faisoit mille instances, pour qu'elle lui permît, seulement cette fois-ci, de choisir pour elle.—Ma mère, au contraire, insistoit sur le privilége qu'elle avoit à cet égard de choisir pour elle-même.—Elle ne vouloit point d'autre secours que celui de la sage-femme.—Que pouvoit faire mon père?—Il ne pouvoit prendre de repos.—Il raisonnoit avec elle en tout sens; ses argumens prenoient toutes sortes de couleurs.—Il lui parloit en chrétien… en payen… en turc… en mari… en politique… en père… en patriote… en homme.—Ma mère ne répondoit qu'en femme.—Les raisons de mon père, présentées sous tant de formes, étoient trop fortes pour qu'elle en pût donner d'autres qui les détruisissent.—Leur variété la déconcertoit.—Que pouvoit donc faire ma mère?—Oh!… elle avoit l'avantage d'un petit surcroît de chagrin, qui la soutenoit.—C'est un secours auxiliaire qui n'est pas rare dans le ménage: elle auroit sûrement succombé; mais il lui fut si utile, qu'on ne lutta dans cette dispute qu'à égalité de force; et l'on chanta le Te Deum des deux côtés.—Ma mère fut confirmée dans le choix qu'elle avoit fait, et mon père pouvoit faire venir un accoucheur, qui, pendant l'opération, auroit la liberté de vider avec lui et mon oncle, M. Tobie Shandy, une bouteille de vin dans une salle de derrière.—On lui donneroit ensuite cinq guinées pour ses peines.
CHAPITRE XX.
Conseil.
J'y songe… Il m'est échappé deux ou trois mots dans le chapitre précédent.—S'ils alloient causer quelque méprise!—Si mes charmantes lectrices alloient s'imaginer que je suis marié!—Jenny, ma chère Jenny!… Il ne faudroit que cette expression pour le leur faire croire!—Elle est si tendre! Et puis, ces indices de connoissances conjugales, répandues çà et là, pourroient encore fortifier cette idée.—De grâce, madame, soyez aussi équitable envers vous qu'envers moi, et suspendez votre jugement jusqu'à ce que vous ayiez des preuves plus claires que celles-ci contre moi.—N'allez pas soupçonner cependant que je sois assez vain, assez peu raisonnable, pour vouloir vous faire penser que ma Jenny, ma chère Jenny soit ma maîtresse.—Non,—ce seroit tomber dans un autre extrême.—Ce seroit donner à mon caractère un air de licence, qui… et en vérité, il n'y a aucun droit, aucune prétention… C'est l'affiche de tant d'autres!—La seule chose que je veuille vous dire à ce sujet, c'est que cette expression cache un secret impénétrable à l'esprit le plus subtil.—L'Œdipe le plus versé dans l'art de deviner des énigmes, et de combiner les logogryphes, y blanchiroit.—Mais il viendra un moment où ce mystère se développera.—Lisez seulement, madame, quelques volumes de ma vie, et vous serez initiée.—Il est possible que ma chère Jenny soit ma fille.—Considérez!… Je suis né en 1718.—On peut aussi supposer que ma Jenny est mon amie?… Mon amie?… Assurément, madame: qu'y a-t-il donc en cela de si extraordinaire? L'amitié la plus tendre ne peut-elle pas régner entre les personnes des deux sexes, sans?… Ah! fi! M. Shandy.—Mais attendez donc, madame.—Vous pensez ce que je ne veux point dire.—Lisez, lisez ce que disent sur ce point les meilleurs romans françois.—Vous serez surprise d'y voir avec quelle variété d'expressions décentes ce sentiment divin est exprimé. Prenez-y garde! Le cas est intéressant.
CHAPITRE XXI.
Prenez-y garde! Le cas est intéressant.
Le problême de géométrie le plus difficile à résoudre, me seroit plus aisé à expliquer, que de donner les raisons d'une opinion singulière qu'avoit mon père.—On ne peut pas nier que ce ne fût un homme de bon sens.—On a même pu voir qu'il avoit de la littérature. Les ouvrages des philosophes, les écrits des politiques et des historiens ne lui étoient pas inconnus.—On verra encore par la suite qu'il étoit passablement versé dans les querelles des controversistes.—Dans ces querelles? dit un lecteur colérique, en jetant le livre de côté; point d'humeur, cela vaut mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur. Un lecteur gai ne fera que rire de ces notions non communes de mon père.—S'il est d'une humeur triste, sombre, grave, il dira que c'est une opinion extravagante, fantasque.—A la bonne heure; mais il ne se fâchera pas.—Il laissera dire à mon père, tout à son aise, que le choix des noms de baptême est d'une bien plus grande conséquence que les esprits superficiels ne se l'imaginent.
Il s'étoit formé l'idée que les noms, par une espèce de biais magique, avoient, sur notre conduite, sur notre caractère, une influence qu'on ne pouvoit détourner.
Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit pas avec plus de gravité.—Il n'avoit pas une foi plus ferme.—Il ne pouvoit rien dire de plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie d'avilir ses actions, ou sur le rare privilége que le nom seul de Dulcinée avoit de répandre du lustre et de l'éclat sur ses faits héroïques, que ce que mon père ne pouvoit dire sur les noms de Trismegiste ou d'Archimède, comparés avec d'autres qui le choquoient.—Combien de Césars, combien de Pompées, par la seule inspiration de ces noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seroient distingués, si leur caractère, leur génie n'avoient pas été abattus, avilis, sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de Nicodême?
«Je vois à vos regards, monsieur, disoit mon père, que vous n'êtes pas de mon opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui ne l'ont pas bien approfondie, elle a plus l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que d'une chose raisonnable.—Je ne connois pas encore bien votre caractère; mais je crois pourtant le connoître assez, pour être moralement sûr de ne courir aucun risque à vous proposer un cas.—Je ne veux point vous faire prendre part à la chose.—Je vous en fais seulement le juge, et je m'en rapporte à votre bon sens, et à la bonne foi de votre examen sur ce point.—Libre de tous ces petits préjugés d'éducation qu'ont les hommes ordinaires, vous planez avec les ailes de la raison.—Vous avez en même temps trop de générosité dans l'esprit pour rejeter une opinion, précisément parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.—Eh bien! votre fils, votre fils chéri! Cet enfant dont l'humeur si douce, si gaie, vous fait tant concevoir d'heureuses espérances, votre George, enfin;—je vous le demande, monsieur, auriez-vous voulu lui donner le nom de Judas? Si un Juif de parrain se fût présenté avec sa bourse pour vous exciter à souffrir qu'on lui imposât ce nom exécrable, ne l'auriez-vous pas foulé aux pieds?
»Votre grandeur d'ame dans une telle action, votre mépris généreux de sa bourse, vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.—Mais ce qui relève bien plus la noblesse d'une telle action, c'est le principe qui la fait faire; c'est ce sentiment de l'amour paternel, c'est cette conviction de la vérité de l'hypothèse; que si votre fils eût été nommé Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, qui est inséparable de ce nom, l'auroit accompagné, comme son ombre, dans toutes les situations de sa vie, et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre exemple.»