Que ne suis-je moins sûr que le lecteur s'impatiente de connoître le caractère de mon oncle Tobie?—Je commencerois par le convaincre qu'il n'y a point de meilleur moyen, pour réussir à le faire connoître, que celui que j'ai choisi.
Je ne peux pas dire que les actions réciproques d'un homme et de son califourchon se fassent de la même manière que l'ame et le corps agissent l'un sur l'autre. Cependant il y a entre eux une espèce de communication qui y ressemble beaucoup, et cela s'opère peut-être à la manière de l'électricité des corps.—Les parties les plus subtiles et les plus déliées du cavalier s'échauffent, s'exaltent et touchent immédiatement au bâton, et le cavalier, dans un long voyage, et par une longue friction, est lui-même pénétré à son tour de ce qui s'exhale de son dada chéri: vous voyez, mon ami, ce qui en résulte.—Si l'on peut faire une description exacte de la nature de l'un, les notions que l'on peut prendre sur l'autre, sont sûres.
Or, est-il, que le califourchon que montoit mon oncle, étoit, selon moi, plus qu'un autre, digne d'être décrit à cause de sa singularité.—On auroit effectivement pu aller d'Yorck à Douvres, de Douvres à Penzance, et de Penzance encore une fois à Yorck, sans rencontrer son pareil sur la route; et si par hasard on en eût aperçu quelqu'un qui eût seulement de son air, il auroit fallu s'arrêter pour le contempler, quelque pressé qu'on eût été.—Sa démarche, sa figure étoient si singulières, si extraordinaires, il ressembloit si peu dans son espèce à quelqu'autre espèce que ce soit, qu'on auroit aisément douté de ce que c'étoit. Mais, à la mode de ce philosophe qui, pour renverser le système de ce fou de Zénon d'Elée, qui nioit qu'il y eût du mouvement, ne fit que marcher devant lui, mon oncle Tobie, pour prouver que son califourchon étoit réellement un califourchon, ne se servoit d'autre argument que de monter dessus et de le faire courir.—Il laissoit aux passans à décider le point en question.
Mon oncle Tobie le montoit avec tant de plaisir… Il portoit si bien mon oncle Tobie, qu'il s'inquiétoit fort peu de ce que le monde disoit et pensoit de lui à ce sujet.
Mais il est temps cependant, ou jamais, que je vous en fasse la description.—Une chose encore pourtant avant tout!—Souffrez que je vous apprenne comment mon oncle Tobie en fit l'acquisition. J'aime à procéder régulièrement dans ce que je fais.
CHAPITRE XXVII.
Un peu de patience.
La blessure que mon oncle Tobie reçut dans l'aine, au siége de Namur, le rendit absolument incapable de servir; on le renvoya en Angleterre pour se faire guérir.—
Il se trouva réduit à passer quatre années entières, tantôt dans son lit, tantôt dans sa chambre.—Il souffroit horriblement.—Les exfoliations successives de l'os pubis, et du bord extérieur du coxendis, étoient la cause, madame, des douleurs aiguës qu'il ressentoit.—Ces deux os avoient été terriblement brisés, et l'irrégularité de la pierre détachée du parapet, y avoit autant contribué que sa grosseur, quoiqu'elle fût très-grosse;—ce qui faisoit dire au chirurgien que la pesanteur de la pierre avoit fait plus de tort à l'aine de mon oncle Tobie, que la force avec laquelle elle l'avoit frappé.—Et c'est un grand bonheur, ajoutoit-il.
C'est dans ce temps-là que mon père commençoit à monter sa maison de commerce à Londres.—Les deux frères étoient unis par l'amitié la plus cordiale.—Mon père craignit que mon oncle Tobie ne fût pas si bien soigné ailleurs que chez lui, et il lui céda le plus beau et le plus commode de ses appartemens… Mais ce qui marquoit encore son affection, c'est qu'il ne venoit pas un ami, pas une connoissance à la maison, qu'il ne les menât voir son frère Tobie, pour le dissiper et l'amuser par leurs propos.
L'histoire de la blessure d'un militaire en soulage la douleur.—C'étoit du moins l'idée de tous ceux qui venoient voir mon oncle, et la conversation se tournoit presque toujours sur ce sujet;—ensuite sur le siége.—