Obadiah ôta deux fois son bonnet pour saluer le docteur Slop; une fois comme il tomboit, l'autre quand il le vit enseveli dans la boue.—
L'impertinent! c'étoit bien là le moment de faire des politesses! Un drôle comme cela mériteroit qu'on le châtiât, pour n'avoir pas arrêté son cheval, n'en être pas aussitôt descendu, et n'avoir pas aidé au docteur.—Monsieur, point d'humeur. Obadiah fit tout ce qu'il put dans cette occasion.—Mais le mouvement du gros cheval de carrosse étoit si violent, qu'il ne pouvoit pas tout faire à-la-fois.—Il tourna d'abord trois fois autour du docteur Slop; et ce ne fut qu'au point où son cheval, toujours piétinant, alloit recommencer un quatrième cercle, qu'il parvint à l'arrêter, et ce fut avec une telle explosion de boue, qu'il auroit infiniment mieux valu qu'Obadiah n'eût point songé à soulager le pauvre docteur.—Il en fut si horriblement couvert, que jamais Docteur n'a été si crotté de la tête aux pieds, depuis qu'il y a de la boue et des docteurs au monde.
CHAPITRE XXXVII.
Combien de choses à développer.
L'accident du Docteur étoit arrivé si près de la maison, qu'Obadiah ne jugea pas à propos d'aider le docteur Slop à remonter sur son petit bidet. Il le conduisit, tel qu'il étoit, à la salle où mon père, en ce moment, faisoit sa dissertation à mon oncle Tobie, sur la nature des femmes.—Sans fouet, sans s'être essuyé, et tout couvert de boue, le docteur Slop, comme le fantôme d'Hamlet, restoit à la porte de la salle, immobile, et sans ouvrir la bouche.—Il y fut plus d'une minute et demie. A la fin, mené par Obadiah, qui le tenoit par la main, il fit quelques pas, et il est difficile de décider ce qui causa le plus de surprise à mon père et à mon oncle Tobie, de la présence ou de la figure du docteur Slop.
Le pauvre Docteur étoit si couvert de fange, qu'il n'y avoit pas un seul grain de l'explosion qui n'eût fait son effet; et c'étoit ici une belle occasion pour mon oncle Tobie de triompher à son tour de mon père. Quel homme, en voyant le docteur Slop dans cet état, n'eût pas été de son opinion? n'eût pas décidé que ma mère ne devoit pas infiniment se soucier de permettre qu'il l'approchât de trop près?—C'eût été un argument ad hominem. Mais mon oncle Tobie ne jugea pas à-propos d'en faire usage. Il n'étoit pas dans son caractère d'insulter personne.—
La présence du docteur Slop, comme je viens de le dire, n'étoit pas moins problématique, en ce moment, que l'état dans lequel il paroissoit. Cependant, pour le peu que mon père y eût réfléchi, il lui auroit été facile de résoudre ce problême. Il avoit effectivement averti le docteur Slop, huit jours auparavant, que ma mère étoit prête d'accoucher. Il n'avoit rien fait dire au Docteur depuis ce temps-là; le Docteur n'avoit rien appris; il étoit tout naturel qu'il vînt faire un tour à Shandy, pour voir ce qui se passoit: il y avoit même de la politique à faire ce voyage.
Mais malheureusement l'esprit de mon père prit à gauche dans cette recherche.—Il ne s'attacha qu'à l'action de tirer le cordon de la sonnette, et qu'au grand coup frappé à la porte.—C'étoit agir à la manière des critiques, qui prennent tout à la lettre. En agissant donc comme eux, mon père mesura aussitôt l'intervalle qui se trouvoit entre ces deux événemens, et s'obstina si fort à en calculer le résultat, qu'il ne vit rien autre chose.—Malheureuse infirmité! tu es commune aux plus grands mathématiciens! Ils épuisent leurs forces sur la démonstration, et il ne leur en reste plus pour tirer le corollaire, qui pourroit cependant être utile.
L'action de tirer le cordon, et le grand coup à la porte, firent aussi de fortes impressions sur l'esprit de mon oncle; mais ce fut pour y exciter des idées bien différentes.—Quelque inconciliables qu'elles fussent, elles lui rappelèrent le souvenir d'un fameux ingénieur, du célèbre Stévinus.—Quel rapport Stévinus pouvoit-il avoir avec le bruit de la sonnette et du coup de marteau à la porte?… C'est là un autre problême. J'en aurai bien d'autres par la suite à résoudre, et je devrois me hâter de donner la solution de celui-ci. Mais voyons auparavant ce que je dirai dans le chapitre suivant. Je sais bien que je n'en sais pas encore un mot.
CHAPITRE XXXVIII.
Il ne peut rien faire.
Ecrire ne diffère de la conversation que par le nom, surtout quand on ménage cet art comme je le fais. Un homme de bon sens ne dit jamais ce qu'il pense en causant, et un auteur, qui connoît les limites de la décence et de la politesse, sait aussi où il doit s'arrêter. Il doit respecter la pénétration et le jugement du lecteur, et lui laisser toujours le plaisir d'imaginer et de deviner quelque chose. Je déteste un livre qui me dit tout, et l'on voit bien que j'écris le mien d'après ma manière de penser. J'ai toujours soin de laisser à l'imagination de ceux qui me lisent, un aliment propre à la soutenir dans une activité qui égale la mienne.