Monsieur, dit mon oncle Tobie, en portant la parole au docteur Slop, les courtines dont parle ici mon frère Shandy, n'ont aucun rapport à celles qu'il vous plaît de sous-entendre.—Je sais, cependant, que Ducange dit quelque part, que ce sont les courtines des fortifications qui ont donné le nom à celles-ci.—Les autres ouvrages que cite aussi mon frère, n'ont rien de commun non plus avec ce qui vous est venu à l'esprit.—Mon cher oncle Tobie faisoit cette explication avec toute la bonne foi possible.—Il faut, monsieur, que vous sachiez, ajouta-t-il, que le mot de courtine, dont nous faisons usage, exprime cette partie du rempart qui est entre deux bastions, et qui les unit.—Les assiégeans attaquent rarement les courtines, parce qu'on sait, en général, qu'elles sont bien flanquées.—Cependant, continua mon oncle Tobie, on les assure encore, en plaçant au-devant des ravelins, qu'on a soin d'étendre au-delà du fossé.—Il y a un grand malheur pour ceux qui ne sont pas bien au fait de cette matière; ils confondent souvent le ravelin avec la demi-lune, qui est bien différente.—Ce n'est pas, pourtant, qu'elle le soit, ni dans sa forme, ni dans sa figure; elle est construite comme le ravelin. Ces deux ouvrages consistent en deux faces qui font un angle saillant avec les gorges, en forme de croissant.—Et en quoi donc se trouve la différence, dit mon père un peu animé? Dans la situation, reprit aussitôt mon oncle Tobie. Tenez, frère, quand un ravelin est devant la courtine, c'est un ravelin; mais quand un ravelin est devant un bastion, le ravelin, alors, n'est plus ravelin, c'est une demi-lune.—De même une demi-lune est une demi-lune, et rien de plus, quand elle est devant un bastion; mais si elle change de place, si elle est formée devant la courtine, alors ce n'est plus une demi-lune. La demi-lune, en ce cas, n'est pas une demi-lune, c'est un ravelin.
Voilà une très-belle explication, dit mon père; mais il me semble que votre brillante architecture militaire a ses côtés foibles comme toutes les autres sciences.—
Pour ce qui est des ouvrages à cornes, reprit mon oncle Tobie, et mon père soupira… ces sortes d'ouvrages font une partie considérable d'un ouvrage extérieur.—Les ingénieurs françois les appellent ouvrages à cornes.—On ne les construit communément que pour couvrir des endroits foibles.—Ils sont formés de deux épaulemens ou demi-bastions; je les aime beaucoup, ils me plaisent, et si vous voulez faire un tour de promenade, je pourrai vous en faire voir un très-beau. Le docteur Slop avoit encore besoin de la chaleur du feu pour se sécher, et mon oncle Tobie, qui ne perdoit pas un moment, avoua que quand on les couronnoit, ils en étoient beaucoup plus forts: mais alors, dit-il, ils coûtent prodigieusement, et prennent beaucoup de terrain. A mon avis, ils sont plus utiles pour couvrir ou pour défendre la tête d'un camp, que pour toute autre chose; autrement la double tenaille…
Par la mère qui nous a portés! s'écria mon père, qui ne pouvoit plus se contenir, vous feriez périr un saint d'ennui. Nous replongerez-vous donc toujours dans cette eau si souvent battue? Vous avez la tête si remplie de vos diables d'ouvrages, que quoique ma femme soit en mal d'enfant, et que vous l'entendiez d'ici jeter les hauts cris, vous voulez emmener le chirurgien… L'accoucheur, s'il vous plaît, dit le docteur Slop.—A la bonne heure, dit mon père. Il m'est indifférent de vous donner le titre que vous voudrez; mais je voudrois que l'art des fortifications fût au diable, lui et ses inventeurs. Il a causé la mort à des milliers d'hommes, et il sera cause de la mienne à la fin. On me donneroit Namur avec ses remparts, ses mines, ses contre-mines, ses chemins couverts, ses contr'escarpes, ses palissades, ses ravelins, ses demi-lunes, ses bastions, que je n'en voudrois point, s'il falloit me charger la mémoire de tant de choses.
Mon oncle Tobie souffroit les injures avec patience.—Ce n'étoit cependant pas faute de courage.—J'ai déjà dit qu'il en avoit, et j'ajoute ici que dans les occasions raisonnables, s'il y en a de telles quand il est question de se battre, il n'y avoit point d'homme en qui j'eusse eu plus de confiance.—Sa patience ne venoit ni d'insensibilité, ni de pesanteur dans son intellect.—Il sentoit vivement ici l'insulte que lui faisoit mon père.—Mais il étoit d'un caractère doux, paisible, tranquille; les élémens dont il étoit formé étoient ensemble d'un accord parfait. C'étoit un mélange amical que la nature avoit exactement bien proportionné. Jamais la vengeance n'entra dans son esprit.
Un jour, pendant qu'il étoit à dîner, un gros cousin sembloit prendre plaisir à l'importuner par ses bourdonnemens.—Il cherchoit à l'attraper; mais il le manqua plusieurs fois.—A la fin il l'attrape.—Il se lève aussitôt de table et va ouvrir la fenêtre. Va, va-t-en, pauvre diable, dit-il, je ne te ferai point de mal; va, le monde est assez grand pour te contenir, toi et moi.—
Je n'avois que dix ans quand cette aventure arriva.—Soit que l'action de mon oncle Tobie fût à l'unisson de la sensibilité de mes nerfs, dans cet âge de compassion, et qu'elle fît vibrer sur moi la plus agréable sensation, soit que la manière dont cela se fit me plût, soit… enfin j'ignore par quel charme, par quelle secrète magie, si ce fut le ton de voix, si ce fut l'harmonie de mouvement, d'accord avec la pitié, qui trouva ainsi le chemin de mon cœur.—Je sais seulement que cette leçon de bienfaisance universelle que me donna mon oncle Tobie, ne s'est jamais effacée de mon esprit.—A Dieu ne plaise, pourtant, que je veuille affoiblir l'effet qu'a eu sur moi l'étude des belles-lettres, soit à l'université, soit dans les autres endroits où j'ai puisé les principes de mon éducation! J'en sens tout le prix; mais avec tout cela, il me semble que c'est à cette impression accidentelle que je dois presque toute ma sensibilité.
Vous, parens! vous, gouverneurs, instituteurs, précepteurs de la jeunesse, servez-vous de l'exemple que je viens de citer! Il vaut tous les traités de philantropie qu'on ait jamais écrits.
On connoissoit les caprices, la marotte, le tic favori de mon oncle Tobie. C'étoit à cela, jusqu'à présent, que j'avois borné l'esquisse de son portrait.—Je n'ai pas voulu laisser échapper ce trait marqué de son caractère moral.—Il s'en falloit beaucoup que mon père, ainsi qu'on a déjà pu l'observer, fût doué de cette humeur patiente et tranquille.—Sa sensibilité étoit plus prompte, plus vive, et elle n'alloit jamais sans un peu d'aigreur; mais cette légère âcreté ne dégénéroit jamais en malice.—Elle s'évaporoit plutôt en saillies, en plaisanteries. Avec cela, mon père étoit d'un naturel franc, généreux, et toujours prêt à se rendre à la conviction; et dans ses petites ébullitions d'humeur aiguë contre les autres, et surtout contre mon oncle Tobie, qu'il aimoit beaucoup, il sentoit mille fois plus de peine qu'il n'en faisoit ressentir.—Il n'y avoit que l'affaire de ma tante Dinach, et le succès de ses hypothèses, qui le faisoient sortir de son caractère. Oh! pour cela, rien ne pouvoit le faire fléchir; il restoit ferme comme un roc.
Son caractère et celui de mon oncle Tobie ne se développèrent jamais mieux que dans cette contestation qui survint entr'eux, au sujet de Stévinus.