»Hélas! la conscience n'agissoit sur lui, que comme Baal agissoit sur ses adorateurs. Il a d'autres affaires apparemment que de vous écouter, disoit le saint prophète Elisée. Peut-être cause-t-il avec quelqu'un; peut-être est-il occupé de quelque négociation.—Il est peut-être en voyage; peut-être dort-il, et qu'on ne peut l'éveiller.
»Peut-être aussi que cet homme-ci est sorti, accompagné de l'honneur, pour aller se battre en duel… Qui sait s'il n'est point allé payer une dette du jeu, ou quelqu'autre dette que ses débauches lui ont fait contracter! Voilà des actions honnêtes, et vous voyez bien que pendant tout ce temps, la conscience ne le trouble guère. Elle ne peut, tout au plus, que déclamer, à l'écart, contre ses filouteries, que blâmer les crimes légers dont sa fortune et son rang auroient dû le garantir. C'est un bruit si sourd, qu'il ne l'entend pas; et cet homme vicieux vit avec autant de gaieté, il dort aussi paisiblement dans son lit, il meurt avec aussi peu, et, peut-être, avec moins d'inquiétude que l'homme le plus vertueux.
»Voyez cet autre; il est d'une bassesse, d'une avarice sordide… Sans pitié, sans compassion, son cœur serré est fermé à tout sentiment de bienfaisance; c'est un misérable qui n'a jamais senti d'amitié particulière, qui n'a jamais conçu qu'on pût s'intéresser au bonheur public. Il passe dans une apathie insensible auprès de la veuve et de l'orphelin qui cherchent des secours, et voit, sans pousser un soupir, toutes les misères qui sont attachées à la vie humaine.»
Je détestois l'autre, dit Trim; mais celui-ci est mon exécration.
«La conscience va sans doute s'élever; elle va foudroyer ce cœur de fer… Grâces à Dieu, s'écrie-t-il, ma conscience ne me fait aucun reproche; je paie exactement ce que je dois; personne ne peut me demander un sou;—je ne viole point la foi de mes promesses; je n'en fais aucune que je ne remplisse;—je ne me livre point au libertinage; la femme de mon voisin est en sûreté; elle est à l'abri de mes séductions.—Le ciel me préserve de ces crimes si fréquens parmi les hommes, de l'adultère, de l'inceste. Je ne suis pas comme ce libertin qui est devant moi, et à qui rien ne coûte.—
»Considérez cet autre; il est fin, subtil, rusé, insinuant… Observez toute sa vie. Ce n'est qu'un tissu délié d'artifices obscurs, d'astuces presque imperceptibles, de faux-fuyans captieux et injustes, pour se jouer indignement de ce que les lois ont de plus sacré.—Il trahit la bonne foi; nos propriétés sont troublées, et souvent envahies par sa coupable adresse. Vous le voyez occupé à former des projets, qu'il ne fonde que sur l'ignorance des autres, sur les embarras où ils se trouvent, sur leur pauvreté, sur leur indigence: sa fortune s'élève sur l'inexpérience de la jeunesse, ou sur l'humeur franche et ouverte d'un ami qui a confiance en lui, et qui lui auroit donné jusqu'à sa vie.—
»La vieillesse arrive.—Un repentir tardif vient l'exciter à jeter les yeux sur ce compte abominable.—La conscience lui parle: c'est elle qu'il charge de feuilleter les lois et les statuts qu'il a transgressés.—Il observe, et il ne voit aucune loi expresse ou formelle qu'il ait ouvertement violée. Il aperçoit qu'il n'a encouru expressément aucune peine afflictive, ni confiscation de biens.—Aucun fléau n'est prêt à tomber sur sa tête; il ne voit point de cachots ouverts pour le recevoir.—Qu'a-t-il donc fait qui puisse effrayer sa conscience?… Rien. La conscience se trouve retranchée derrière la lettre de la loi. Elle est là assise, invulnérable, et si bien fortifiée de tous côtés par des cas, des rapports, des analogies, qu'elle est inattaquable. L'honneur, la probité, la prédication, tonnent… Cela est inutile; elle est inébranlable dans son fort.»
CHAPITRE XLVIII.
Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle Tobie.
Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et lui se regardèrent à ce mot.—Ce sont là de bien misérables fortifications, Trim, dit mon oncle Tobie, en remuant la tête.—Je vous en réponds, Monsieur, répliqua Trim, et sans les comparer aux nôtres…
—Mais Trim, dit mon père, si tu jases, Obadiah sera de retour avant que tu aies fini.—