»Qu'il déclame sur ce sujet avec autant d'emphase qu'il voudra; qu'il s'enflamme de tout le feu de nos philosophes, ce phosphore brillant ne me séduit pas. Il n'a toujours qu'une vertu apparente, sans solidité, ou qui n'a du moins pour fondement que son intérêt, son orgueil, sa vanité, son aisance, ou quelque autre passion passagère, dont la mobilité ne doit certainement pas nous inspirer de la confiance en lui, dans les choses importantes.—

»Je connois le banquier qui fait mes affaires.—Je tombe malade, et j'envoie chercher le médecin…» Le médecin? le médecin? s'écria le docteur Slop, en se réveillant en sursaut. Point de médecin, s'il vous plaît; on n'en a pas besoin. Au diable les médecins pour accoucher une femme!…

«Je sais qu'ils n'ont guère de religion, ni l'un ni l'autre.—Il n'y a point de jour que je ne les entende en faire l'objet de leurs railleries, que je ne les en voie traiter tous les dogmes avec la dernière indignité.—On ne peut douter que ce ne soit des monstres d'impiété.—Eh bien! cependant je confie ma fortune à l'un, et je livre ma vie à l'autre.

»Quelle est donc la raison de cette confiance? Elle est bien foible, sans doute: elle ne consiste que dans l'idée que l'un ou l'autre ne voudra pas s'en prévaloir pour me faire du tort. Je considère que la probité leur est nécessaire pour assurer leur état et leurs succès dans ce monde;—en un mot, je me persuade qu'ils ne peuvent pas me nuire, sans se nuire encore plus à eux-mêmes.—

»Mais je suppose que leur intérêt fût de me faire tort; que l'un, sans altérer sa réputation, pût s'emparer de mon bien; que l'autre, sans avilir son état, me précipitât dans le tombeau, pour jouir plus promptement de quelque avantage que je lui aurois fait… Quels motifs ai-je alors de me fier à eux? la religion?… c'est le plus fort: mais il n'en ont point! L'intérêt, qui est le motif le plus fort après la religion?… mais il est contre moi!… Qu'ai-je donc à mettre dans le bassin opposé, pour contrebalancer cette tentation?… Hélas! rien, rien qui ne soit plus léger que ces globules d'air qui se forment sur l'eau, quand celle du ciel tombe.—Il faut nécessairement que je reste à la merci de l'honneur, ou de quelqu'autre principe qu'enfante le caprice. Quelle sûreté pour des choses aussi précieuses que ma vie et ma propriété!

»On ne peut donc pas compter sur les vertus morales, sans religion. Ce sont des êtres fantastiques qui se dissipent d'un moment à l'autre, ou qui changent si souvent de forme, qu'on ne les reconnoît plus.

»Mais on ne peut pas compter non plus sur la religion, sans vertus morales. J'ai dit qu'elles étoient inséparables, qu'elles s'appuyoient mutuellement. Est-il rare, cependant, de voir un homme, qui n'a presque point de vertus morales, inspirer la plus haute opinion de son caractère religieux?

»Le scélérat! il est avare, colère, vindicatif, inexorable, implacable… Il manque de droiture dans toutes ses actions; mais il parle tout haut contre l'incrédulité du siècle; il affecte le zèle le plus ardent pour certains points de religion: on le voit deux fois par jour prier avec ferveur au pied des autels; il fréquente les sacremens;—il s'amuse avec certaines parties instrumentales de la religion, et se croit un homme religieux, qui s'est acquitté avec exactitude de tous ses devoirs envers Dieu. Il ne lui manque plus qu'un vice: il l'a. Séduit par la force de cette illusion, il méprise avec un orgueil spirituel tous ceux qui n'affectent point la même piété, et qui ont pourtant plus d'honneur et plus de droiture que lui.

»C'est encore là un des maux funestes qu'éclaire le soleil.

»Que de crimes ce zèle mal entendu de religion sans morale a causés dans le monde! Que de scènes de cruauté, de meurtre, de rapine, d'effusion de sang il a produites!