CHAPITRE XXI.
A qui la faute?

«N'est-ce pas une honte, Trim, disoit un jour mon oncle Tobie, en s'appuyant sur l'épaule du caporal, comme ils étoient à visiter leurs ouvrages,—que nous n'ayons pas deux pièces de campagne à monter dans la gorge de cette nouvelle redoute?—elles assureroient toute la longueur des lignes, et rendroient de ce côté l'attaque tout-à-fait complète.—Ne pourrois-tu, Trim, m'en faire fondre une couple?—

»—Monsieur les aura, répliqua Trim, avant qu'il soit demain.»—

C'étoit la joie du cœur de Trim, (et jamais sa fertile tête ne manqua d'expédiens pour y parvenir);—c'étoit, dis-je, la joie de son cœur, de satisfaire les moindres fantaisies de mon oncle Tobie, et celles surtout qui étoient relatives à ses siéges et à ses campagnes. Eût-ce été son dernier écu, Trim en auroit fait joyeusement le sacrifice pour prévenir un seul désir de son maître. Déjà en rognant le bout des tuyaux de mon oncle Tobie,—hachant et ciselant les bords de ses gouttières de plomb,—fondant son plat à barbe d'étain, montant enfin, comme Louis XIV, jusques sur les clochers, pour épargner le trésor public,—déjà, dis-je, cette même campagne, le caporal avoit établi huit nouvelles batteries de canon, sans compter deux demi-coulevrines.—Mais mon oncle Tobie demande encore deux pièces de campagne pour la redoute. Trim a promis de les fournir; que fera-t-il? Toutes ses ressources sont-elles épuisées?

Non, il prendra les deux contre-poids de plomb, qui suspendent et soutiennent le châssis de la fenêtre de la chambre de la nourrice; et comme, les contre-poids étant ôtés, les poulies ne servent plus à rien, il s'en emparera aussi, et il en fabriquera une paire de roues pour un de ses affûts.

Il y avoit long-temps que le caporal avoit démantelé toutes les fenêtres de la maison de mon oncle Tobie pour le même objet, mais non pas toujours dans le même ordre; car quelquefois il avoit eu besoin des poulies et non du plomb:—alors il commençoit par les poulies. Celles-ci ôtées, le plomb devenoit inutile; et c'étoit autant de pris et de fondu.

On pourroit tirer de-là une belle et grande morale; mais je n'en ai pas le temps. C'est assez de dire que, de quelque façon que la démolition commençât, elle étoit également fatale à la fenêtre.

CHAPITRE XXII.
Procédé généreux.

En fabriquant son artillerie, le caporal s'étoit bien gardé de confier son secret à personne; ainsi il lui étoit facile de se tirer d'affaire sans se compromettre, et de laisser supporter à Suzanne, comme elle pourroit, tout le poids de la chûte de ce maudit châssis. Mais le vrai courage est trop au-dessus de cette lâche politique.—Le caporal, soit comme général, soit comme contrôleur d'artillerie, étoit la véritable origine du mal; il pensoit que, sans lui, jamais l'accident ne seroit arrivé, du moins de la façon de Suzanne.—Comment vous seriez-vous conduit, monsieur l'abbé?—Le caporal se décida sur-le-champ, non pas à se mettre à l'abri derrière Suzanne, mais à lui en servir lui-même; et avec résolution dans l'ame, il marcha droit au sallon, pour exposer toute cette manœuvre devant mon oncle Tobie.

Mon oncle Tobie venoit précisément de raconter à Yorick les détails de la bataille de Steinkerque, et de l'étrange conduite du comte de Solme, qui fit faire halte à l'infanterie, et fit marcher la cavalerie dans un terrein où elle ne pouvoit agir; ce qui étoit directement contraire à l'ordre du roi, et fut cause de la perte de cette journée.