CHAPITRE XXXI.
La Tristrapédie.

«Le premier devoir d'un écrivain, Yorick, dit mon père quand il fut réveillé, c'est de ne rien avancer sans preuve;—autrement, et s'il se livre à tous les écarts de son imagination, son ouvrage ne sera qu'un amas bizarre de faits et d'idées sans liaison, dont l'assemblage sera monstrueux.

»Mais dans ma Tristrapédie!—je pose en fait que je n'ai pas avancé un seul mot qui ne soit aussi clair et aussi démontré qu'une proposition d'Euclide.—Va, Trim, va me chercher ce livre sur mon bureau.—J'ai souvent eu le projet, continua mon père, de le lire, tant à vous, Yorick, qu'à mon frère Tobie; et je crains même d'avoir manqué à l'amitié en différant aussi long-temps. Mais si vous le voulez, nous en lirons un ou deux chapitres aujourd'hui, autant demain, et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous l'ayons achevé».—Mon oncle Tobie qui étoit la complaisance même, et Yorick qui étoit sans fiel, approuvèrent par une inclination; et le caporal, quoiqu'il ne fût pas compris dans le compliment, mit la main sur sa poitrine, et salua comme les autres.

La compagnie sourit.—Ce garçon, dit Yorick, paroissoit avoir envie de dormir.—Le pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a été si fort occupé tout le jour au boulingrin;—et moi-même… Je ne sais comment cela s'est fait; mais je suis bien sûr que cela ne nous arrivera plus.—En même-temps mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick rapprocha sa chaise de la table,—Trim moucha la chandelle,—mon père ranima le feu, prit le livre, toussa deux fois, et commença.

CHAPITRE XXXII.
Origine des fortifications.

«Les trente premières pages, dit mon père en retournant les feuillets, sont un peu abstraites; et comme elles ne sont pas intimement liées au sujet, nous les passerons pour le moment.—C'est une introduction servant de préface, continua mon père, ou une préface servant d'introduction,—(car je n'ai pas encore déterminé le nom que je lui donnerai) sur le gouvernement civil et politique;—et comme on en trouve l'origine dans la première association du mâle et de la femelle, je m'y suis trouvé insensiblement amené.—Cela étoit naturel, dit Yorick.

»Il me suffit, dit mon père, que l'origine de la société soit (comme nous le dit Politien) proprement conjugale, c'est-à-dire, consistant uniquement dans la réunion d'un homme et d'une femme,—auxquels Hésiode ajoute un esclave. Mais comme il est à croire que dans ces premiers commencemens il n'existoit pas encore d'esclaves, le premier principe de toute société se trouve réduit à un homme, une femme, et un taureau.

«Il me semble que c'est un bœuf, dit Yorick, citant le passage (οἶκον μὲν πρώτιστα γυναῖκά τε βοῦν τ' ἀροτῆρα)—Un taureau eût été trop farouche, trop indocile.—Il y a encore une meilleure raison, dit mon père, en trempant sa plume dans l'encrier; c'est que le bœuf étant le plus patient des animaux, et le plus propre à labourer la terre, d'où l'homme devoit tirer sa subsistance, il étoit à-la-fois l'instrument et l'emblême le plus convenable, que le créateur pût associer au couple nouvellement joint.»—

«—Mais voici, dit mon oncle Tobie, une raison en faveur du bœuf, plus forte que toutes les autres.—(Mon père ne put prendre sur lui de retirer sa plume du cornet, avant d'avoir entendu la raison de mon oncle Tobie). Quand la terre fut labourée, dit mon oncle Tobie, que les moissons eurent paru, et qu'il fut question de les renfermer, alors les hommes eurent recours aux palissades, aux murs, aux fossés; et ce fut-là l'origine des fortifications.—Bien!—bien! cher Tobie, s'écria mon père».—Il effaça le mot taureau, et mit bœuf à sa place.

Mon père fit signe à Trim de moucher la chandelle, et résuma ainsi son discours.