»Or, à l'aide des auxiliaires, l'ame est en état de travailler d'elle-même sur toutes les matières qu'on lui présente; et, par la flexibilité de ce puissant moyen, de se frayer de nouveaux chemins, d'aller à la recherche des choses par de nouvelles routes, et de faire qu'une seule idée en engendre des millions.»—
«Vous excitez grandement ma curiosité, dit Yorick».—
«Quant à moi, dit mon oncle Tobie, je renonce à en rien deviner.—Avec la permission de monsieur, dit le caporal, les Danois, qui se trouvoient à notre gauche au siége de Limerick, n'étoient-ils pas des auxiliaires?—et de très-bonnes troupes, dit mon oncle Tobie; mais je crois que les auxiliaires dont parle mon frère sont autre chose».—
«Croyez-vous, dit mon père en se levant».—
CHAPITRE XLIV.
Il fait danser l'ours.
Mon père fit un tour par la chambre, revint s'asseoir, et finit le chapitre.
«Les verbes auxiliaires qui nous intéressent, continua mon père, sont: je suis, j'ai été, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre, je dois, je devrois, je veux, je voudrois, je puis, je pourrois, il faut, il faudroit, j'ai coutume:—on les emploie suivant les temps; au passé, au présent, au futur:—on les conjugue avec le verbe avoir;—on les applique à des questions: cela est-il? cela étoit-il? cela sera-t-il? cela seroit-il? cela peut-il être?—cela pourroit-il être?—Ou avec un doute négatif: n'est-il pas? n'étoit-il pas? ne devoit-il pas être? Ou affirmativement: c'est, c'étoit, ce devoit être. Ou suivant un ordre chronologique: cela a-t-il toujours été? y a-t-il long-temps? depuis quand? Ou comme hypothèse: si cela étoit? si cela n'étoit pas? Qu'en arriveroit-il, si les François battoient les Anglois? si le soleil sortoit du zodiaque»?—
»Or, continua mon père, par l'usage familier et l'application juste de ces verbes auxiliaires, et au moyen de cette méthode simple, dans laquelle l'esprit et la mémoire d'un enfant doivent être exercées, il ne sauroit entrer dans sa tête une seule idée, quelque stérile qu'elle puisse être, que l'enfant ne puisse aisément lui faire engendrer une foule de conclusions et de conceptions nouvelles.—
»As-tu jamais vu un ours blanc, s'écria mon père, en se retournant vers Trim qui se tenoit debout derrière sa chaise?—Jamais, répondit le caporal.—Mais tu pourrois, Trim, dit mon père, en raisonner en cas de besoin?—Comment cela se pourroit-il, frère, dit mon oncle Tobie, si le caporal n'en a jamais vu?—C'est ce qu'il me falloit, répliqua mon père; et vous allez voir comment je raisonne, et comment les verbes auxiliaires font raisonner.—
»Un ours blanc!—très-bien. En ai-je jamais vu? puis-je en avoir jamais vu? en verrai-je jamais? dois-je en voir jamais? puis-je jamais en voir?