Tout, à la vérité, concourt à radoucir ce que cette expression peut avoir de choquant.—Le mot est placé à deux pouces et demi au moins de distance de la dernière ligne, tout en bas de la page, et dans ce coin à droite qui est ordinairement recouvert par le pouce. Il est écrit avec une plume de corbeau, en petits caractères, et d'une encre si pâle, qu'en vérité on peut à peine se douter qu'il est là.—C'est plutôt l'ombre de la vanité, que la vanité elle-même;—c'est plutôt une secrète complaisance, un mouvement passager de satisfaction, qui s'élève dans le cœur du compositeur à son insu, qu'une marque grossière d'applaudissement qu'on auroit l'effronterie d'offrir au public.—
Je sens bien que, malgré tous ces adoucissemens, j'ai rendu un mauvais service à Yorick en entrant dans toutes ces particularités, et que j'aurois dû les taire pour l'honneur de sa modestie;—mais quel homme n'a pas ses foiblesses?—Yorick n'en étoit pas plus exempt qu'un autre.—Mais ce qui excuse la sienne en cette occasion, ce qui la réduit presque à rien, c'est que le mot fut barré quelque temps après par lui-même par une ligne d'une encre plus noire qui le traverse, comme s'il s'étoit rétracté, ou qu'il eût été honteux de sa première opinion.
CHAPITRE LVI.
Départ du jeune Lefèvre.
Après que mon oncle Tobie eut converti en argent la succession de Lefèvre, et qu'il eut réglé ses comptes avec son régiment, l'aubergiste et le reste du monde, il ne lui resta entre les mains qu'un vieil uniforme et une épée de cuivre;—de sorte qu'il ne rencontra aucune opposition à prendre l'entière administration des biens du jeune orphelin.
—Il donna l'habit au caporal: «Porte-le, Trim, dit mon oncle Tobie, jusqu'à ce qu'il tombe en lambeaux… porte-le en mémoire du pauvre lieutenant.»—Il prit l'épée, et la tirant du fourreau: «Cette épée, Lefèvre, je la garderai pour toi.—Voilà, mon cher Lefèvre, continua-t-il, en suspendant l'épée à un clou, voilà toute la fortune que Dieu t'a laissée; mais s'il t'a donné un cœur et un bras dignes de la porter,—je n'en demande pas davantage.»
Dès que le jeune Lefèvre eut pris une teinture de fortification, et qu'il eut appris à insérer un polygone régulier dans un cercle, mon oncle Tobie le mit dans une école publique, d'où il ne sortoit qu'au temps de Noël et à la Pentecôte, où mon oncle Tobie ne manquoit jamais de l'envoyer chercher par le caporal.—Il y demeura jusqu'à son dix-septième printemps. Mais alors les bruits de guerre, et les nouvelles de l'empereur qui faisoit marcher une armée contre les Turcs, enflammant son jeune courage, Lefèvre partit un beau jour sans congé; et laissant là son grec et son latin, il alla se jeter aux genoux de mon oncle Tobie, lui demanda l'épée de son père, et le pria de lui laisser tenter la fortune des armes sous le prince Eugène.—Deux fois mon oncle Tobie oublia sa blessure, et s'écria: Lefèvre, j'irai avec toi, et tu combattras à mes côtés.—Deux fois il porta la main sur son aine, et laissa retomber sa tête avec l'air de l'abattement et du désespoir.
—Mon oncle Tobie descendit l'épée du clou où elle avoit été constamment suspendue depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en porta la pointe près de son œil en soupirant, et la donna au caporal pour l'éclaircir.—Il retint Lefèvre quinze jours pour l'équiper, et pour régler son passage à Livourne.—Puis, en lui remettant son épée: «Si tu es brave, Lefèvre, dit mon oncle Tobie, elle ne te manquera pas.—Mais si la fortune, ajouta mon oncle Tobie en rêvant un peu, si la fortune trahit ton courage… reviens à moi, Lefèvre, s'écria-t-il en l'embrassant; tu me retrouveras toujours.»—
La plus mortelle injure n'auroit pas déchiré le cœur du jeune Lefèvre, autant que la tendresse paternelle de mon oncle Tobie. Ils se séparèrent l'un de l'autre, comme le meilleur des fils du meilleur des pères. Ils pleurèrent tous deux.—Enfin mon oncle Tobie, en lui donnant son dernier baiser, lui glissa dans la main une vieille bourse qui contenoit la bague de sa mère et soixante guinées,—et il pria Dieu de le bénir.
CHAPITRE LVII.
Malheur du jeune Lefèvre.
Lefèvre rejoignit l'armée impériale devant Belgrade, à temps pour essayer la trempe de son épée à la défaite des Turcs.—Il s'y comporta en digne élève de mon oncle Tobie.—Mais le malheur sembla s'attacher à lui sans qu'il l'eût mérité, et le poursuivit partout pendant les quatre années qui suivirent.—Il soutint l'adversité avec courage, et sans se laisser abattre; mais enfin il tomba malade à Marseille, d'où il écrivit à mon oncle Tobie qu'il avoit perdu son temps, ses services, sa santé, et en un mot tout, excepté son épée; et qu'il attendoit le premier vaisseau pour retourner à lui.