Je disois au lecteur chrétien… chrétien!… sans doute, et j'espère qu'il l'est.—Et s'il ne l'est pas, j'en suis fâché pour lui. Mais qu'il s'examine sérieusement lui-même, et qu'il ne s'en prenne pas à mon livre.—
—Je lui disois, monsieur… car, en bonne foi, quand on raconte une histoire, suivant l'étrange méthode que j'ai prise, on est sans cesse obligé d'aller et de revenir sur ses pas, pour empêcher le lecteur de perdre le fil du discours.—Et si je n'avois pas eu le soin d'en user ainsi,—j'ai traité de choses si variées et si équivoques;—il y a dans mon ouvrage tant de vides et de lacunes;—les étoiles que j'ai placées dans quelques-uns des passages les plus obscurs, éclairent si peu un lecteur, disposé à perdre son chemin en plein midi, que… vous voyez que j'ai perdu le mien.
Oh! la faute vient uniquement de mon père et de sa pendule.—Et si jamais on dissèque mon cerveau, on y verra sans lunettes quelque lacune, produite par l'impertinente question de ma mère.
Quantò id diligentiùs in liberis procreandis cavendum, dit Cardan.
Donc, messieurs, vous voyez qu'il est moralement impossible que je retrouve le point d'où j'étois parti.
Il vaut mieux recommencer entièrement le chapitre.
CHAPITRE LXXVIII.
Derniers exploits de mon oncle Tobie.
Je disois au lecteur chrétien, au commencement du chapitre qui a précédé celui de l'apologie de mon oncle Tobie,—(je le disois en termes et dans un trope différens) que la paix d'Utrecht fut au moment de faire naître, entre mon oncle Tobie et son califourchon, le même éloignement qu'entre la reine et les confédérés.
Il est des gens qui ne descendent de leur califourchon qu'avec humeur et dépit, en lui disant: Monsieur, j'aimerois mieux aller à pied toute ma vie, que de faire désormais un seul quart de lieue avec vous.—Ce n'est pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du sien; que dis-je? il n'en descendit point.—Il fut jeté par terre, et même avec malice; ce qui lui donna dix fois plus d'humeur.—Mais cette affaire est du ressort des Jockeis.
Quoi qu'il en soit, il est certain que la paix d'Utrecht produisit une sorte de brouillerie entre mon oncle Tobie et son califourchon.—Depuis la signature des articles, qui se fit en mars jusqu'au mois de novembre, ils n'eurent aucun commerce ensemble. A peine mon oncle Tobie fit-il de temps en temps quelques tours de promenade avec lui, pour s'assurer si le Havre et les fortifications de Dunkerque se démolissoient suivant les termes du traité.