Je fus très-fâché de ne pouvoir obtenir la permission de visiter les fortifications, qui sont les plus fortes du monde, et qui, depuis qu'elles ont été commencées jusqu'à nos jours, c'est-à-dire, depuis Philippe de France, comte de Boulogne, jusqu'au moment où j'en parle, ont coûté (suivant le calcul d'un ingénieur Gascon) plus de cent millions de livres.—Il est à remarquer que c'est à la tête de Graveline, du côté où la ville est naturellement la plus foible, qu'on a dépensé le plus d'argent; tellement que les ouvrages extérieurs s'étendent beaucoup dans la campagne, et occupent un grand terrein.

Cependant, quoique l'on ait pu dire et faire, il faut convenir que Calais n'a jamais été aussi important par lui-même que par sa position, et cette entrée facile qui a été tant de fois fournie à nos ancêtres pour pénétrer en France. Mais cet avantage n'étoit pas même sans inconvéniens; et Calais a été pour l'Angleterre dans ces temps-là une source de querelles, aussi répétées que Dunkerque dans le nôtre. On regardoit à bon droit cette ville comme la clef des deux royaumes; et c'est de-là que sont venus tant de débats, pour savoir qui la garderoit.

De ces débats, le plus mémorable fut le siége, ou plutôt le blocus de Calais par Edouard III. La ville résista une année entière aux efforts de ses armes, et se défendit jusqu'à la dernière extrémité; la famine seule l'obligea de se rendre.—Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, qui s'offrit le premier comme victime, pour sauver ses concitoyens, a placé le nom de ce généreux magistrat parmi ceux des héros.—Et, comme ce détail ne prendra pas plus d'une cinquantaine de pages, ce seroit faire au lecteur une injustice criante, que de ne pas lui donner le détail exact de cet événement romanesque et du siége lui-même, dans les propres mots de Rapin Thoiras.

CHAPITRE XC.
Plus de peur que de mal.

Mais ne craignez rien, ami lecteur, je dédaigne d'en user ainsi.—Il suffit que je vous aie en mon pouvoir.—Mais faire usage de l'avantage que le hasard et la plume m'ont donné sur vous! la chose seroit indigne de moi. Non, par ce feu tout-puissant qui échauffe les cervelles visionnaires, et illumine les esprits dans les méditations extatiques, avant que j'abuse ainsi d'une créature innocente qui se trouve à ma merci,—avant que j'exige de vous le prix de cinquante pages que je n'ai aucun droit de vous vendre,—nu comme je suis, j'aimerois mieux brouter l'herbe des montagnes, et sourire de ce que le vent du nord ne m'apporteroit ni abri ni souper.—

—Ainsi, camarade, partons; et mène-moi ventre à terre à Boulogne.

CHAPITRE XCI.
Boulogne.

»A Boulogne, dirent-ils! bon! voici une recrue, nous voyagerons ensemble.—Messieurs, leur dis-je, j'en suis fâché. Mais je ne saurois m'arrêter, ni boire rasade avec vous.—Je suis poursuivi de trop près.—A peine aurai-je le temps de changer de chevaux. Holà, garçon! pour l'amour de Dieu, dépêche.—

C'est quelque criminel de haute trahison, dit le plus bas qu'il pût un très-petit homme, à l'oreille de son voisin qui étoit très-grand.—Ou peut-être, dit le grand homme, quelque assassin.—Bien trouvé, leur dis-je, Messieurs.—Non, dit un troisième, il est chargé de dépêches de la cour.—

—Ma belle enfant, dis-je à une jeune fille qui passoit légérement avec ses heures sous le bras, vous êtes fraîche et vermeille comme le matin.—(Le soleil qui se levoit alors donnoit du prix à ce compliment).—Chargé de dépêches, dit un quatrième!—(La jeune fille me fit un salut gracieux, je lui envoyai un baiser.)—Chargé de dépêches, continua-t-il, je n'en crois rien: il est chargé de dettes.—Oh! oui, de dettes certainement, dit un cinquième.—Je ne voudrois pas, dit le nain qui avoit parlé le premier, je ne voudrois pas payer ses dettes pour mille louis.—Ni moi, dit le géant, pour dix mille.—Encore bien trouvé, dis-je, Messieurs.