Il faisoit chaud.—Le muletier qui ne craignoit pas de se fatiguer, alloit et venoit sans cesse autour de la voiture, rarement sur sa mule, et presque toujours à pied.—Il avoit à combattre l'occasion et le penchant.—Il n'en falloit pas tant pour le faire succomber.—Bref, il tomba si souvent sur l'arrière-garde des équipages, il fit tant d'allées et de venues, qu'avant la moitié de la journée tout le vin de l'outre s'étoit enfui, sans qu'il s'en fût perdu une seule goutte.
L'homme est un animal d'habitude.—Il avoit fait tout le jour une chaleur étouffante;—la soirée étoit délicieuse,—le vin du pays excellent. Le côteau de Bourgogne qui le produisoit étoit escarpé.—Au pied de ce côteau, à la porte d'une cabane fraîche, pendoit un petit bouchon séduisant, dont la vue réveilloit le désir.—A travers le feuillage murmuroit un doux bruit qui sembloit dire: Venez, venez beau muletier. Muletier altéré, entrez ici.
Le muletier étoit enfant d'Adam. Ce seul mot le désigne assez.—Il donna un bon coup de fouet à chacune de ses mules, en regardant l'abbesse et Marguerite, comme pour leur dire me voilà.—Il donna un second coup de fouet, comme pour dire à ses mules allez toujours.—Et s'échappant par derrière, il se glissa dans le cabaret qui étoit au pied de la montagne.
Le muletier, tel que je l'ai dépeint, étoit un bon vivant, sans soucis, sans affaires, songeant peu au lendemain, et ne se souciant guère de ce qui avoit été avant lui, ou de ce qui seroit après.—Pourvu qu'il eût avec du vin, un visage à qui parler, il étoit content.—Il entra aussi-tôt en conversation; et tout en buvant chopine, il se mit à raconter à l'aubergiste comme quoi il étoit jardinier en chef du couvent des Andouillettes, etc.—et comment, par amitié pour madame l'abbesse et pour mademoiselle Marguerite, laquelle n'étoit encore qu'à son noviciat, il les avoit amenées depuis les frontières de la Savoie.—Comment madame avoit gagné une enflure au genou par l'excès de sa dévotion;—et comment, lui jardinier, avoit fourni une légion d'herbes pour adoucir cette tumeur; mais le tout en vain;—et que, si les eaux de Bourbon ne guérissoient pas cette jambe, madame pourroit bien boiter de l'autre avant qu'il fût peu.—
Tandis que le muletier brochoit ainsi son histoire, il en oublioit l'héroïne,—et avec elle, la petite novice,—et avec la novice, les deux mules; ce qui étoit pis que tout le reste.
Or, les mules sont des animaux qui n'ont pas été assez bien traités par leurs parens, pour se croire tenues à la reconnoissance envers le public.—Privées d'une faculté commune aux hommes, aux femmes et aux autres bêtes, ne pouvant s'acquitter envers la nature, ni se rendre utiles aux générations à venir,—elles servent la génération présente du pis qu'elles peuvent; allant, venant, traînant, montant, descendant, plus souvent à leur fantaisie qu'à celle de leur conducteur.—C'est ce que les philosophes et les moralistes n'ont jamais bien considéré; et comment le pauvre muletier, du fond de son cabaret, s'en seroit-il douté?—Il n'y songea pas le moins du monde.—Mais il est temps que nous y songions pour lui. Laissons-le donc au milieu de son élément, le plus heureux et le plus insouciant des mortels; et occupons-nous un moment des mules, de l'abbesse et de la douce Marguerite.
Par la vertu des deux derniers coups de fouet, les deux mules suivant tranquillement leur chemin, avoient à-peu-près atteint la moitié de la montagne, quand la plus âgée, qui étoit maligne comme un vieux diable, jetant un coup-d'œil par derrière au bout d'un angle, n'aperçut point de muletier.
«Par ma figue, dit-elle en jurant, je n'irai pas plus loin.—Et si je fais un pas de plus, dit l'autre, je consens qu'il fasse un tambour de ma peau.—»
Les deux mules s'arrêtèrent d'un commun accord.—