Elle fut surmontée.—
Et je vois là mon bon oncle Tobie, sa pipe à la main, dont les cendres s'échappent, regardant, et regardant; puis se frottant les yeux, et regardant encore avec deux fois plus d'attention et de bonhomie, que Galilée n'en a jamais mis à regarder les taches du soleil.—
Le tout en vain.—Par toutes les puissances qui animent nos organes, l'œil gauche de Mistriss Wadman brille en ce moment autant que son œil droit. Il n'y a ni paille, ni moucheron, ni poussière, ni fétu d'aucune espèce;—il n'y a rien, mon cher oncle, il n'y a rien qu'un feu délicieux qui s'y glisse furtivement, et qui de là se répand dans toutes les parties de ton existence.
Prends garde, oncle Tobie! fuis le danger;—éloigne-toi:—si tu regardes un moment de plus dans l'œil de cette charmante veuve, tu es perdu!
CHAPITRE LIV.
Il n'y voit rien.
Un œil a cela de commun avec un canon, que ce n'est pas tant l'œil et le canon en eux-mêmes, que le jeu de l'œil et le jeu du canon, qui les met l'un et l'autre en état de produire de si grands effets.—Je ne trouve pas la comparaison si mauvaise; d'autres gens de meilleur goût ne seront peut-être pas de mon avis: cependant, comme je l'ai faite et placée à la tête du présent chapitre, autant pour l'usage que pour l'ornement, elle y restera; et tout ce que je désire en retour, c'est que vous vouliez bien vous la rappeler toutes les fois que je parlerai des yeux de la veuve Wadman.—
«Je vous proteste, madame, dit mon oncle Tobie, que je n'aperçois rien dans votre œil.»
«Ce n'est donc pas dans le blanc, dit Mistriss Wadman?» Mon oncle Tobie regarda dans la prunelle de toute sa puissance.
Or, de tous les yeux qui jamais aient été créés—depuis les vôtres, madame, jusqu'à ceux de Vénus, qui étoient certainement aussi fripons qu'il y en ait jamais eu,—il n'y eut jamais d'œil aussi propre à ravir le repos de mon oncle Tobie, que l'œil dans lequel il regardoit.—Ne croyez pas, madame, que ce fût un œil coquet, ni éveillé, ni libertin;—il n'étoit ni étincelant, ni pétulant, ni impérieux;—ce n'étoit pas un de ces yeux qui annoncent de grandes prétentions, ou une grande exigence:—un tel œil n'auroit pas eu d'empire sur une ame de la trempe de celle de mon oncle Tobie, formée de tout ce que la nature a de plus doux.—L'œil de Mistriss Wadman étoit rempli de doux propos et de douces réponses, parlant, non comme une trompette bruyante, qui étonne l'oreille sans lui plaire, mais parlant au cœur;—ou plutôt, formant je ne sais quels doux sons, semblables aux derniers accens d'un prédestiné;—un œil qui sembloit dire: Comment pouvez-vous, capitaine Shandy, vivre ainsi sans consolation? sans un sein sur lequel vous puissiez reposer votre tête, et dans lequel vous puissiez déposer vos chagrins?
C'étoit un œil…