«J'avoue, dit mon père, qu'il y auroit de ma part un peu de cruauté à t'y contraindre.—Mais c'est une supposition que j'ai faite, frère Tobie, pour te montrer que ce n'est pas sur ton projet de faire des enfans (en cas que tu en sois capable) mais sur les systèmes que tu as sur l'amour et le mariage, que je veux te redresser.»
«Mais, dit Yorick, il y a beaucoup de raison et de bons sens dans l'opinion que le capitaine Shandy se forme de l'amour; et dans les heures perdues de ma vie, dont je rendrai compte un jour; j'ai lu beaucoup de poëtes et de rhéteurs, desquels je n'aurois jamais pu en extraire autant.»—
«Je voudrois, Yorick, dit mon père, que vous eussiez lu Platon, il vous auroit appris qu'il y a deux amours.—Je sais, dit Yorick, qu'il y avoit deux religions parmi les anciens; l'une pour le peuple, et l'autre pour les savans. Mais je pense qu'un seul amour pouvoit suffire aux uns et aux autres.—Point du tout, dit mon père, et par les mêmes raisons;—car de ces deux amours, suivant le commentaire de Ficinus sur Velasius, l'un est spirituel, l'autre est matériel.
»Le premier est le plus ancien, n'a point eu de mère, et n'a rien à démêler avec Vénus; le second est engendré de Jupiter et de Dioné.»—
«De grace, frère, dit mon oncle Tobie, qu'est-ce qu'un homme qui croit en Dieu a besoin de tout cela?» Mon père ne s'arrêta point à lui répondre, de crainte de perdre le fil de son discours.
«Ce dernier, continua-t-il, participe entièrement de la nature de Vénus.
»Le premier est la chaîne d'or qui lie le ciel à la terre, c'est lui qui nous excite à l'amour héroïque, lequel renferme et fait naître le désir de la philosophie et de la vérité; le second excite seulement le désir.»—
«Je crois, dit mon oncle Tobie, que la procréation des enfans est bien aussi utile au monde, que la découverte des moyens de déterminer les longitudes en mer.»—
«Il est certain, dit ma mère, que l'amour entretient la paix dans le monde.»—
«Et qu'il la détruit dans les familles, s'écria mon père.»—