Un domestique! dis-je: oui, j'en ai bien besoin; il m'en faut un. Monsieur, dit l'hôte, c'est qu'il y a ici près un jeune homme qui seroit charmé d'avoir l'honneur de servir un Anglois. Et pourquoi plutôt un Anglois qu'un autre? Ils sont si généreux! répond l'hôte. Bon! dis-je en moi-même, je gage que ceci me coûtera vingt sols de plus ce soir… C'est qu'ils ont de quoi faire les généreux, ajouta-t-il. Courage! me disais-je, autres vingt sols à noter. Pas plus tard qu'hier au soir, continua-t-il, un milord Anglois offrit un écu à la fille… Tant pis pour mademoiselle Jeanneton, dis-je.

Mademoiselle Jeanneton étoit fille de l'hôte; et l'hôte s'imaginant que je n'entendois pas bien le françois, se hasarda à m'en donner une leçon. Ce n'est pas tant pis que vous auriez dû dire, Monsieur, c'est tant mieux. C'est toujours tant mieux, quand il y a quelque chose à gagner; tant pis, quand il n'y a rien… Cela revient au même, lui dis-je. Pardonnez-moi, Monsieur, dit l'hôte, cela est bien différent.

Ces deux expressions, tant pis et tant mieux, étant les deux grands pivots de presque toutes les conversations françoises, il est bon d'avertir qu'un étranger qui va à Paris, feroit bien de s'instruire, avant d'arriver, de toute l'étendue de leur usage.

Un jeune marquis, plein de vivacité, demanda à monsieur Hume, à la table de notre ambassadeur, s'il étoit monsieur Hume le poète: Non, dit monsieur Hume tranquillement. Tant pis, répond le marquis.

C'est monsieur Hume l'historien, dit un autre. Ah! tant mieux, dit le marquis. Et monsieur Hume, dont le cœur, comme on sait, est excellent, remercia le marquis pour son tant pis et pour son tant mieux.

L'hôte, après sa leçon, appela La Fleur; c'est ainsi que se nommoit le jeune homme qu'il me proposoit. Je ne puis rien dire de ses talens; Monsieur en jugera mieux que moi; mais pour sa probité, j'en réponds.

Je ne sais quel ton il donna à ce qu'il disoit: mais il me fit faire attention à ce que j'allois faire, et La Fleur qui attendoit dehors avec cette impatience qu'ont tous les enfans de la nature en certaines occasions, fit son entrée.

MONTREUIL.

Je suis disposé à penser favorablement de tout le monde au premier abord, et surtout d'un pauvre diable qui vient offrir ses services à un aussi pauvre diable que moi: mais ce penchant me donne quelquefois de la défiance; il m'autorise du moins à en avoir. J'en prends plus ou moins, selon l'humeur qui me domine, et le cas dont il s'agit… Je puis ajouter aussi selon le sexe à qui je dois avoir affaire.

Dès que La Fleur entra dans la chambre, son air nouveau et naturel triompha de la défiance. Je me décidai sur-le-champ en sa faveur, et je l'arrêtai sans hésiter. J'ignore, à la vérité, ce qu'il sait faire; mais je découvrirai ses talens à mesure que j'en aurai besoin… D'ailleurs, un François est propre à tout.