Milord anglais!… le seul son de ce mot valoit l'argent, et je le payai du dernier de mes sous… Mais dans l'empressement où j'avois été de les distribuer, j'avais oublié un pauvre honteux qui n'avoit personne pour faire la quête, et qui peut-être auroit péri avant d'oser demander lui-même. Il étoit près de la chaise, mais hors du cercle; il essuyoit une larme qui découloit le long de son visage, et il avoit l'air d'avoir vu de plus beaux jours. Bon Dieu! me disois-je, et je n'ai pas un sou pour lui donner!… Vous en avez mille, s'écrièrent à-la-fois toutes les puissances de la nature qui étoient en mouvement chez moi. Je m'approchai de lui, et je lui donnai… il n'importe quoi… Je rougirois à present de dire combien… j'étois honteux alors de penser combien peu… Si le lecteur devine ma disposition, il peut juger entre ces deux points donnés, à vingt ou quarante sous près, quelle fut la somme précise.

Je ne pouvois rien donner aux autres… Que Dieu vous bénisse! leur dis-je. Et le bon Dieu vous bénisse vous-même, s'écrièrent le vieux soldat, le petit homme, etc. etc. Le pauvre honteux ne pouvoit rien dire… Il tira un petit mouchoir de sa poche, et essuya ses yeux en se détournant. Je crus qu'il me remercioit plus que tous les autres.

LE BIDET.

Ces petites affaires ne furent pas sitôt ajustées, que je montai dans ma chaise, très-content de tout ce que j'avois fait à Montreuil… La Fleur, avec ses grosses bottes, sauta sur un bidet… Il s'y tenoit aussi droit et aussi heureux qu'un prince.

Mais qu'est-ce que le bonheur et les grandeurs dans cette scène factice de la vie? Nous n'avions pas encore fait une lieue, qu'un âne mort arrêta tout court La Fleur dans sa course. Le bidet ne voulut pas passer. La contestation entre La Fleur et lui s'échauffa, et le pauvre garçon fut désarçonné et jeté par terre.

Il souffrit sa chûte avec toute la patience du François qui auroit été le meilleur chrétien, et ne dit pas autre chose que, diable! Il remonta à cheval sur-le-champ, et battit le bidet comme il auroit pu battre son tambour.

Le bidet voloit du côté d'un chemin à l'autre, tantôt par-ci, tantôt par-là; mais il ne vouloit pas approcher de l'âne mort. La Fleur, pour le corriger, insistoit… et le bidet entêté le jeta encore par terre.

Qu'a ton bidet, La Fleur, lui dis-je? Monsieur, c'est le cheval le plus opiniâtre du monde. Hé bien, s'il est obstiné, repris-je, il faut le laisser aller à sa fantaisie. La Fleur, qui étoit remonté, descendit; et dans l'idée qu'il feroit aller le bidet en avant, il lui donna un grand coup de fouet; mais le bidet me prit au mot, et s'en retourna en galoppant à Montreuil. Peste! dit La Fleur.

Il n'est pas hors de propos de remarquer ici, que, quoique La Fleur, dans ces accidents, ne se fût servi que de ces deux termes d'exclamation, il y en a cependant trois dans la langue françoise. Ils répondent à ce que les grammairiens appellent le positif, le comparatif et le superlatif; et l'on se sert des uns et des autres dans tous les accidens imprévus de la vie.

Diable, est le premier degré, c'est le degré positif; il est d'usage dans les émotions ordinaires de l'esprit, et lorsque de petites choses contraires à notre attente arrivent. Qu'on joue, par exemple, au passe-dix, et que l'on ne rapporte deux fois de suite que double as, ou, comme La Fleur, que l'on soit jeté par terre; ces petites circonstances et tant d'autres s'expriment par, diable; et c'est pour cette raison que, lorsqu'il est question de cocuage, on se sert de cette expression…