Cette femme, qui n'étoit guère au-dessus de l'ordre des grisettes, étoit charmante; mais je ne supposerai pas que ce fut sa beauté qui me rendit si sensible à sa politesse. La seule chose dont je me souvienne bien, c'est que je la fixai beaucoup en lui disant combien je lui étois obligé, et je réitérai mes remercîmens autant de fois qu'elle avoit pris la peine de m'instruire.
Je n'étois pas à dix pas de sa porte, que j'avois oublié tout ce qu'elle m'avoit dit… Je regardai derrière moi, et je la vis qui étoit encore sur le pas de sa porte pour observer si je prendrois le bon chemin. Je retournai vers elle pour lui demander s'il falloit d'abord aller à droite ou à gauche… J'ai tout oublié, lui dis-je. Est-il possible? dit-elle en souriant. Cela est très possible, et cela arrive toujours quand on fait moins d'attention aux avis que l'on reçoit, qu'à la personne qui les donne.
Ce que je disois étoit vrai, et elle le prit comme toutes les femmes prennent les choses qui leur sont dues. Elle me fit une légère révérence.
Attendez, me dit-elle en mettant sa main sur mon bras pour me retenir, je vais envoyer un garçon dans ce quartier-là porter un paquet; si vous voulez avoir la complaisance d'entrer, il sera prêt dans un moment, et il vous accompagnera jusqu'à l'endroit même. Elle cria à son garçon, qui étoit dans l'arrière-boutique, de se dépêcher, et j'entrai avec elle. Je levai de dessus la chaise où elle les avoit mises, les manchettes qu'elle brodoit, dans l'intention de m'y asseoir; elle s'assit elle-même sur une chaise basse, et je me mis aussitôt à côté d'elle.
Il sera prêt dans un moment, Monsieur, dit-elle… Et pendant ce moment, je voudrais, moi, vous dire combien je suis sensible à toutes vos politesses. Il n'y a personne qui ne puisse, par hasard, faire une action qui annonce un bon naturel; mais quand les actions de ce genre se multiplient, c'est l'effet du caractère et du tempéramment. Si le sang qui passe dans le cœur est le même que celui qui coule vers les extrémités, je suis sûr, ajoutai-je en lui soulevant le poignet, qu'il n'y a point de femme dans le monde qui ait un meilleur pouls que le vôtre… Tâtez-le, dit-elle en tendant le bras. Je me débarrassai aussitôt de mon chapeau; je saisis ses doigts d'une main, et j'appliquai sur l'artère les deux premiers doigts de mon autre main.
Que n'as-tu passé en ce moment, mon cher Eugène! Tu m'aurois vu en habit noir, et dans une attitude grave, aussi attentivement occupé à compter les battemens de son pouls, que si j'eusse guetté le retour du flux et du reflux de la fièvre. Tu aurois ri, et peut-être moralisé sur ma nouvelle profession… Hé bien! je t'aurois laissé rire et sermonner à ton aise… Crois-moi, mon cher Eugène, t'aurois-je dit, il y a de pires occupations dans le monde que celle de tâter le pouls d'une femme… Oui… mais d'une grisette! répliquerois-tu… et dans une boutique toute ouverte! Ah, Yorick!
Eh! tant mieux. Quand mes vues sont honnêtes, je me mets peu en peine que le monde me voie dans cette occupation.
LE MARI.
Paris.
J'avois compté vingt battemens de pouls, et je voulois aller jusqu'à quarante, quand son mari parut à l'improviste et dérangea mon calcul. C'est mon mari, dit-elle, et cela ne fait rien. Je recommençai donc à compter. Monsieur est si complaisant, ajouta-t-elle lorsqu'il passa près de nous, que de prendre la peine de me tâter le pouls. Le mari ôta son chapeau, me salua, et me dit que je lui faisois trop d'honneur. Il remit aussitôt son chapeau, et s'en alla.
Bon Dieu! m'écriai-je en moi-même, est-il possible que ce soit-là son mari!