Il n'y a point de secret qui aide plus au progrès de la sociabilité, que de se rendre habile dans cette manière abrégée de se faire entendre, et d'être prompt à expliquer en termes clairs les divers mouvemens des yeux et du corps dans toutes leurs inflexions. Quant à moi, par une longue habitude, j'exerce cet art si machinalement, que, lorsque je marche dans les rues de Londres, je traduis tout du long du chemin; et je me suis souvent trouvé dans des cercles où l'on n'avoit pas dit quatre mots, et dont j'aurois pu rapporter vingt conversations différentes, ou les écrire, sans risquer de dire quelque chose qui n'auroit pas été vrai.

Un soir que j'allois au concert de Martini à Milan, comme je me présentois à la porte de la salle pour entrer, la marquise de F… en sortoit avec une espèce de précipitation; elle étoit presque sur moi que je ne l'avois pas vue, de sorte que je fis un saut de côté pour la laisser passer; elle fit de même et du même côté, et nos têtes se touchèrent… Elle alla aussitôt de l'autre côté; un mouvement involontaire m'y porta, et je m'opposai encore innocemment à son passage… Cela se répéta encore malgré nous, jusqu'au point que cela en devint ridicule… A la fin, je fis ce que j'aurois dû faire dès le commencement; je me tins tranquille, et la marquise passa sans difficulté. Je sentis aussitôt ma faute, et il n'étoit pas possible que j'entrasse avant de la réparer. Pour cela, je suivis la marquise des yeux jusqu'au bout du passage; elle tourna deux fois les siens vers moi, et sembloit marcher le long du mur, comme si elle vouloit faire place à quelqu'autre qui viendroit à passer… Non, non, dis-je, c'est là une mauvaise traduction; elle a droit d'exiger que je lui fasse des excuses, et l'espace quelle laisse n'est que pour m'en donner la facilité. Je cours donc à elle, et lui demande pardon de l'embarras que je lui avois causé, en lui disant que mon intention étoit de lui faire place… Elle répondit qu'elle avoit eu le même dessein à mon égard… et nous nous remerciâmes réciproquement. Elle étoit au haut de l'escalier, et ne voyant point d'écuyer près d'elle, je lui offris la main pour la conduire à sa voiture… Nous descendîmes l'escalier, en nous arrêtant presque à chaque marche pour parler du concert et de notre aventure. Elle étoit dans son carosse. En vérité, madame, lui dis-je, j'ai fait six efforts différens pour vous laisser passer… Et moi, j'en ai fait autant pour vous laisser entrer… Je souhaiterois bien, ajoutai-je aussitôt, que vous en fissiez un septième… Très-volontiers, dit-elle en me faisant place… La vie est trop courte pour s'occuper de tant de formalités… Je montai dans la voiture, et je l'accompagnai chez elle… Et que devint le concert? Ceux qui y étoient le savent mieux que moi.

Je ne veux qu'ajouter que la liaison agréable qui résulta de cette traduction, me fit plus de plaisir qu'aucune autre que j'ai eu l'honneur de faire en Italie.

LE NAIN.
Paris.

Je n'ai jamais oui dire que quelqu'un, si ce n'est une seule personne que je nommerai probablement dans ce chapitre, eût fait une remarque que je fis au moment même que je jetai les yeux sur le parterre, et qui me frappa d'autant plus vivement, que je ne me souvenois même pas trop qu'on l'eût faite; c'est le jeu inconcevable de la nature, en formant un si grand nombre de nains. Elle se joue sans doute de tous les pauvres humains dans tous les coins de l'univers; mais à Paris, il semble qu'elle ne mette point de bornes à ses amusemens. Cette bonne déesse paroît aussi gaie qu'elle est sage.

J'étois à l'Opéra-comique; mais toutes mes idées n'y étoient pas renfermées, et elles se promenoient dehors comme si j'y avois été moi-même… Je mesurois, j'examinois tous ceux que je rencontrois dans les rues: c'étoit une tâche mélancolique, surtout quand la taille étoit petite… le visage très-brun, les yeux vifs, le nez long, les dents blanches, la mâchoire en avant… Je souffrois de voir tant de malheureux, que la force des accidents avoit chassés de la classe où ils devoient être, pour les contraindre à faire nombre dans une autre… Les uns, à cinquante pas, paroissoient à peine être des enfans par leur taille; les autres étoient noués, rachitiques, bossus, ou avoient les jambes tortues. Ceux-ci étoient arrêtés dans leur croissance, dès l'âge de six ou sept ans, par les mains de la nature; ceux-là ressembloient à des pommiers nains qui, dès leur première existence, font voir qu'ils ne parviendront jamais à la hauteur commune des autres arbres de la même espèce.

Un médecin voyageur diroit peut-être que cela ne provient que des bandages mal faits et mal appliqués… Un médecin sombre diroit que c'est faute d'air; et un voyageur curieux, pour appuyer ce système, se mettroit à mesurer la hauteur des maisons, le peu de largeur des rues, et combien de pieds quarrés occupent au sixième ou septième étage les gens du peuple, qui mangent et couchent ensemble. M. Shandy, qui avoit sur bien des choses des idées fort extraordinaires, soutenoit, en causant un soir sur cette matière, que les enfans, comme d'autres animaux, pouvoient devenir fort grands lorsqu'ils étoient venus au monde sans accident; mais, ajoutoit-il, le malheur des habitans de Paris est d'être si étroitement logés, qu'ils n'ont réellement pas assez de place pour les faire… Aussi, que font-ils? des riens; car n'est-ce pas ainsi qu'on doit appeler une chose qui, après vingt ou vingt-cinq ans de tendres soins et de bonne nourriture, n'est pas devenue plus haute que ma jambe?… Or, monsieur Shandy étant d'une très-petite stature, on ne pouvoit rien dire de plus.

Ce n'est pas ici un ouvrage de raisonnement, et je m'en tiens à la fidélité de la remarque, qui peut se vérifier dans toutes les rues et dans tous les carrefours de Paris. Je descendois un jour la rue qui conduit du Carrousel au Palais-Royal; j'aperçus un petit garçon qui avoit de la peine à passer le ruisseau, et je lui tendis la main pour l'aider. Quelle fut ma surprise en jetant les yeux sur lui! Le petit garçon avoit au moins quarante ans… Mais il n'importe, dis-je… quelqu'autre bonne ame en fera autant pour moi quand j'en aurai quatre-vingt-dix.

Je sens en moi je ne sais quels principes d'égards et de compassion pour cette portion défectueuse et diminutive de mon espèce, qui n'a ni la force ni la taille pour se pousser et pour figurer dans le monde… Je n'aime point qu'on les humilie… et je ne fus pas sitôt assis à côté de mon vieil officier, que j'eus le chagrin de voir qu'on se moquoit d'un bossu au bas de la loge où nous étions.

Il y a, entre l'orchestre et la première loge de côté, un espace où beaucoup de spectateurs se réfugient quand il n'y a plus de place ailleurs. On y est debout, quoiqu'on paye aussi cher que dans l'orchestre. Un pauvre hère de cette espèce s'étoit glissé dans ce lieu incommode; il étoit entouré de personnes qui avoient au moins deux pieds et demi de plus que lui… et le nain bossu souffroit prodigieusement; mais ce qui le gênoit le plus, étoit un homme de plus de six pieds de haut, épais à proportion, allemand par-dessus tout cela, qui étoit précisément devant lui, et lui déroboit absolument la vue du théâtre et des acteurs. Mon nain faisoit ce qu'il pouvoit pour jeter un coup-d'œil sur ce qui se passoit; il cherchoit à profiter des ouvertures qui se faisoient quelquefois entre les bras de l'allemand et son corps; il guettoit d'un côté, étoit à l'affut de l'autre: mais ses soins étoient inutiles; l'allemand se tenoit massivement dans une attitude carrée; il auroit été aussi bien dans le fond d'un puits. Il étendit en haut très-civilement sa main jusqu'au bras du géant, et lui conta sa peine… L'allemand tourne la tête, jette en bas les yeux sur lui, comme Goliath sur David… et inexorablement se remet dans sa situation.