L'officier me dit: c'est une raillerie piquante qui a commencé au théâtre contre les ecclésiastiques, du temps que Molière donna son Tartuffe… Mais cela se passe peu-à-peu avec le reste de nos mœurs gothiques… Chaque nation, continua-t-il, a ses délicatesses et ses grossièretés qui règnent pendant quelque temps, et se perdent par la suite… J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai pas vu un seul où je n'aie trouvé des raffinemens qui manquoient dans d'autres. Le POUR et le CONTRE se trouvent dans chaque nation… Il y a une balance de bien et de mal par tout; il ne s'agit que de la bien observer. C'est le vrai préservatif des préjugés que le vulgaire d'une nation prend contre une autre… Un voyageur a l'avantage de voir beaucoup et de pouvoir faire le parallèle des hommes et de leurs mœurs, et par-là il apprend le savoir vivre. Une tolérance réciproque nous engage à nous entr'aimer… Il me fit, en disant cela, une inclination et me quitta.
Il me tint ce discours avec tant de candeur et de bon sens, qu'il justifia les impressions favorables que j'avois eues de son caractère… Je croyois aimer l'homme; mais je craignois de me méprendre sur l'objet… Il venoit de tracer ma façon de penser. Je n'aurois pas pu l'exprimer aussi bien; c'étoit la seule différence.
Rien n'est plus incommode pour un cavalier, que d'avoir un cheval entre ses jambes qui dresse les oreilles et fait des écarts à chaque objet qu'il aperçoit: cela m'inquiète fort peu… mais j'avoue franchement que j'ai rougi plus d'une fois pendant le premier mois que j'ai passé à Paris, d'entendre prononcer certains mots auxquels je n'étois pas accoutumé. Je croyois qu'ils étoient indécens, et ils me soulevoient… Mais je trouvai, le second mois, qu'ils étoient sans conséquence, et ne blessoient point la pudeur.
Madame de Rambouillet, après six semaines de connoissance, me fit l'honneur de me mener avec elle à deux lieues de Paris dans sa voiture… On ne peut être plus polie, plus vertueuse et plus modeste qu'elle dans ses expressions… En revenant, elle me pria de tirer le cordon… Avez-vous besoin de quelque chose? lui dis-je… Rien que de pisser, dit-elle.
Ami voyageur, ne troublez point madame de Rambouillet; et vous, belles nymphes qui faites les mystérieuses, allez cueillir des roses, effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez… Madame de Rambouillet n'en fit pas davantage… Je lui avois aidé à descendre de carrosse, et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie, que je ne me serois pas tenu dans une attitude plus décente et plus respectueuse près de sa fontaine.
LA FEMME DE CHAMBRE.
Paris.
Ce que le vieil officier venoit de me dire sur les voyages, me fit souvenir des avis que Polonius donnoit à son fils sur le même sujet; ces avis me rappelèrent Hamlet, et Hamlet retraça à ma mémoire les autres ouvrages de Shakespéar. J'entrai, à mon retour, dans la boutique d'un libraire sur le quai de Conti, pour acheter les œuvres de ce poëte.
Le libraire me dit qu'il n'en avoit point de complètes. Comment! lui dis-je, en voilà un exemplaire sur votre comptoir. Cela est vrai; mais il n'est pas à moi… Il est à monsieur le comte de B… qui me l'a envoyé de Versailles pour le faire relier, et auquel je le renverrai demain matin.
Et que fait monsieur le comte de B… de ce livre? lui dis-je. Est-ce qu'il lit Shakespéar? Oh! dit le libraire, c'est un esprit fort… Il aime les livres anglois; et ce qui lui fait encore plus d'honneur, Monsieur, c'est qu'il aime aussi les anglois. En vérité, lui dis-je, vous parlez si poliment, que vous forceriez presque un anglois, par reconnoissance, à dépenser quelques louis dans votre boutique. Le libraire fit une inclination, et alloit probablement dire quelque chose, lorsqu'une jeune fille d'environ vingt ans, fort décemment mise, et qui avoit l'air d'être au service de quelque dévote à la mode, entra dans la boutique, et demanda Les Égaremens du cœur et de l'esprit. Le libraire les lui donna aussitôt. Elle tira de sa poche une petite bourse de satin vert, nouée d'un ruban de même couleur… Elle la délia, et mit dedans le pouce et le doigt avec délicatesse, mais sans affectation, pour prendre de l'argent, et paya. Rien ne me retenoit dans la boutique, et j'en sortis avec elle.
Ma belle enfant, lui dis-je, quel besoin avez-vous des égaremens du cœur? A peine savez-vous encore que vous en ayez un, jusqu'à ce que l'amour vous l'ait dit, ou qu'un berger infidèle lui ait causé du mal. Dieu m'en garde! répondit-elle. Oui, vous avez raison; votre cœur est bon, et ce seroit dommage qu'on vous le dérobât… C'est pour vous un trésor précieux… Il vous donne un meilleur air que si vous étiez parée de perles et de diamans.