Qu'il est doux de sentir la finesse des liens qui attachent nos affections!
Nous nous remîmes encore en marche… et nous n'avions pas fait trois pas, qu'elle me prit le bras… J'allois l'en prier, mais elle le fit d'elle-même, avec cette simplicité irréfléchie qui montre qu'elle ne pensoit pas du tout qu'elle ne m'avoit jamais vu… Pour moi, je crus sentir si vivement en ce moment les influences de ce qu'on appelle la force du sang, que je ne pus m'empêcher de la fixer pour voir si je ne trouverois pas en elle quelque ressemblance de famille… Hé! ne sommes-nous pas, dis-je, tous parens?
Arrivés au coin de la rue Guénégaud, je m'arrêtai pour lui dire décidément adieu. Elle me remercia encore, et pour ma politesse, et pour lui avoir tenu compagnie. Nous avions quelque peine à nous séparer… Cela ne se fit qu'en nous disant adieu deux fois. Notre séparation étoit si cordiale, que je l'aurois scellée, je crois, en tout autre lieu, d'un baiser de charité aussi saint, aussi chaud que celui d'un apôtre.
Mais à Paris il n'y a guère que les hommes qui s'embrassent… Je fis ce qui revient à peu-près au même…
Je priai Dieu de la bénir.
LE PASSE-PORT.
Paris.
De retour à l'hôtel, La Fleur me dit qu'on était venu de la part de M. le lieutenant de police pour s'informer de moi… Diable! dis-je, j'en sais la raison, et il est temps d'en informer le lecteur. J'ai omis cette partie de l'histoire dans l'ordre qu'elle est arrivée… Je ne l'avois pas oubliée… mais j'avois pensé, en écrivant, qu'elle seroit mieux placée ici.
J'étois parti de Londres avec une telle précipitation, que je n'avois pas songé que nous étions en guerre avec la France. J'étois arrivé à Douvres, déjà je voyois, par le secours de ma lunette d'approche, les hauteurs qui sont au-delà de Boulogne, que l'idée de la guerre ne m'étoit pas venue à l'esprit, que celle qu'on ne pouvoit pas aller en France sans passe-port… Aller seulement au bout d'une rue, et m'en retourner sans avoir rien fait, est pour moi une chose pénible. Le voyage que je commençois étoit le plus grand effort que j'eusse jamais fait pour acquérir des connoissances, et je ne pouvois supporter l'idée de retourner à Londres sans remplir mon projet… On me dit que le comte de… avoit loué le paquebot… Il étoit logé dans mon auberge; j'étois légèrement connu de lui, et j'allai le prier de me prendre à sa suite… Il ne fit point de difficulté; mais il me prévint que son inclination à m'obliger ne pourroit s'étendre que jusqu'à Calais, parce qu'il étoit obligé d'aller de-là à Bruxelles. Mais arrivé à Calais, me dit-il, vous pourrez sans crainte aller à Paris. Lorsque vous y serez, vous chercherez des amis pour pourvoir à votre sûreté. M. le comte, lui dis-je, je me tirerai alors d'embarras… Je m'embarquai donc, et je ne songeai plus à l'affaire.
Mais quand La Fleur me dit que M. le lieutenant de police avoit envoyé, je sentis dans l'instant de quoi il étoit question… L'hôte monta presque en même-temps pour me dire la même chose, en ajoutant qu'on avoit singuliérement demandé mon passe-port. J'espère, dit-il, que vous en avez un?… Moi! non, en vérité, lui dis je, je n'en ai pas.
Vous n'en avez pas! et il se retira à trois pas, comme s'il eût craint que je ne lui communiquasse la peste; La Fleur, au contraire, avança trois pas avec cette espèce de mouvement que fait une bonne ame pour venir au secours d'une autre… Le bon garçon gagna tout-à-fait mon cœur. Ce seul trait me fit connoître son caractère aussi parfaitement que s'il m'avoit déjà servi avec zèle pendant sept ans; et je vis que je pouvois me fier entièrement à sa probité et à son attachement…