Le comte sourit de la singularité de cette manière de se présenter… Il s'aperçut à mon air pâle que je ne me portois pas bien, et me pria aussitôt de m'asseoir. J'obéis; et pour lui épargner des conjectures sur une visite qui n'étoit certainement pas faite dans les règles ordinaires, je lui racontai naïvement ce qui m'étoit arrivé chez le libraire, et comment cela m'avoit enhardi à venir le trouver plutôt que tout autre, pour lui faire part du petit embarras où je m'étois plongé. Quel est votre embarras? me dit-il, que je le sache. Je lui fis le même récit que j'ai déjà fait au lecteur.

Mon hôte, ajoutai-je en le terminant, m'assure, M. le comte, qu'on me mettra à la Bastille. Mais je ne crains rien; je suis au milieu du peuple le plus poli de l'univers, et ma conscience me dit que je suis intègre. Je ne suis point venu pour jouer ici le rôle d'espion, ni pour observer la nudité du pays; à peine ai-je eu la pensée que je fusse exposé. Il ne convient pas à la générosité françoise, monsieur le comte, dis-je, de faire du mal à des infirmes.

Je vis le teint du comte s'animer lorsque je prononçai ceci… Ne craignez rien, dit-il… Moi! monsieur, je ne crains réellement rien; d'ailleurs, continuai-je d'un air un peu badin, je suis venu en riant depuis Londres jusqu'à Paris, et je ne crois pas que monsieur le duc de C… soit assez ennemi de la joie pour me renvoyer en pleurs.

Je me suis adressé à vous M. le comte, ajoutai-je en lui faisant une profonde inclination, pour vous engager à le prier de ne pas faire cet acte de cruauté.

Le comte m'écoutoit avec un grand air de bonté… sans cela j'aurois moins parlé… Il s'écria une ou deux fois: Cela est bien dit… Cependant la chose en resta là, et je ne voulus plus en parler.

Il changea lui-même de discours; nous parlâmes de choses indifférentes, de livres, de nouvelles, de politique, des hommes… et puis des femmes. Que Dieu bénisse tout le beau sexe! lui dis-je, personne ne l'aime plus que moi. Après tous les foibles que j'ai vus aux femmes, toutes les satires que j'ai lues contre elles, je les aime toujours. Je suis fermement persuadé qu'un homme qui n'a pas une espèce d'affection pour elles toutes, n'en peut aimer une seule comme il le doit.

Eh bien! monsieur l'Anglois, me dit gaiement le comte, vous n'êtes pas venu ici, dites-vous, pour espionner la nudité du pays… je vous crois… ni encore, j'ose le dire, celle de nos femmes. Mais permettez-moi de conjecturer que si par hasard vous en trouviez quelques-unes sur votre chemin, qui se présentassent ainsi à vos yeux, la vue de ces objets ne vous effraieroit pas.

Il y a quelque chose en moi qui se révolte à la moindre idée indécente. Je me suis souvent efforcé de surmonter cette répugnance, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'ai hasardé de dire, dans un cercle de femmes, des choses dont je n'aurois pas osé risquer une seule dans le tête-à-tête, m'eût-elle conduit au bonheur.

Excusez-moi, M. le comte, lui dis-je; si un pays aussi florissant ne m'offroit qu'une terre nue, je jeterois les yeux en pleurant… Pour ce qui est de la nudité des femmes, continuai-je en rougissant de l'idée qu'il avoit excitée en moi, j'observe si scrupuleusement l'évangile, je m'attendris tellement sur leurs foiblesses, que si j'en trouvois dans cet état, je les couvrirois d'un manteau, pourvu que je susse comment il faudroit m'y prendre… Mais, je l'avoue, je voudrois bien voir la nudité de leurs cœurs, et tâcher, à travers les différens déguisemens des coutumes, du climat, de la religion et des mœurs, de modeler le mien sur ce qu'il y a de bon…

C'est pour cela que je suis venu à Paris; c'est pour la même raison, M. le comte, continuai-je, que je n'ai pas encore été voir le Palais-Royal, le Luxembourg, la façade du Louvre… Je n'ai pas non plus essayé de grossir le catalogue des tableaux, des statues, des églises: je me représente chaque beauté comme un temple dans lequel j'aimerois mieux entrer pour y voir les traits originaux et les légères esquisses qui s'y trouvent, plutôt que le fameux tableau de la transfiguration de Raphaël lui-même.