Voyez, M. le comte, lui dis-je en les posant devant lui sur son bureau: par le frottement de ces pièces pendant soixante-dix ans qu'elles ont passé par tant de mains, elles sont devenues si semblables les unes aux autres, qu'à peine pouvez-vous les distinguer.
Les anglois, comme les anciennes médailles que l'on met à part et qui ne passent que par peu de mains, conservent la même rudesse que la main de la nature leur a donnée. Elles ne sont pas si agréables au toucher, mais en revanche la légende en est si lisible, que du premier coup-d'œil l'on voit de qui elles portent l'effigie et la suscription… Mais les françois, M. le comte… ajoutai-je, cherchant à adoucir ce que j'avois dit, ont tant d'excellentes qualités, qu'ils peuvent bien se passer de celle-là. Il n'y a point de peuple plus loyal, plus brave, plus généreux, plus spirituel et meilleur. S'ils ont un défaut… c'est d'être trop sérieux.
Mon Dieu! s'écria le comte en se levant avec surprise…
Mais vous plaisantez, dit-il… Je mis la main sur ma poitrine, et l'assurai gravement que c'étoit mon opinion…
Le comte me dit qu'il étoit mortifié de ne pouvoir rester, pour m'entendre justifier cette idée. Il étoit obligé de sortir dans le moment, pour aller dîner chez le duc de C… où il étoit engagé.
Mais j'espère, me dit-il, que vous ne trouverez pas Versailles trop éloigné de Paris, pour vous empêcher d'y venir dîner avec moi… J'aurai peut-être alors le plaisir de vous voir rétracter votre opinion… ou d'apprendre comment vous la soutiendrez. En ce cas, M. l'anglois, vous ferez bien d'employer tous vos moyens, car vous aurez tout le monde contre vous… Je promis au comte d'avoir l'honneur de dîner avec lui avant de partir pour l'Italie, et je me retirai.
LA TENTATION.
Paris.
Je revins aussitôt à Paris. Le portier me dit qu'une jeune fille, qui avoit une boîte de carton, étoit venue me demander un instant avant que j'arrivasse. Je ne sais, dit-il, si elle s'en est allée ou non. Je pris la clef de ma chambre, et je trouvai dans l'escalier la jeune fille qui descendoit.
C'étoit mon aimable fille du quai de Conti. Madame de R… l'avoit envoyée chez une marchande de modes, à deux pas de l'hôtel de Modène: je ne l'avois pas été voir, et elle lui avoit dit de s'informer si je n'étois déjà plus à Paris, et, en ce cas, si je n'avois pas laissé une lettre à son adresse.
Elle monta avec moi dans ma chambre, pour attendre que j'eusse écrit une carte.