La boucle d'un de ses souliers s'étoit défaite en marchant… Voyez, dit-elle en levant son pied, j'allois la perdre si je ne m'en étois pas aperçue… Je ne pouvois pas faire moins, en reconnoissance du soin qu'elle avoit pris de me raccommoder mon col, que de rattacher sa boucle… Lorsque j'eus fini, je levai l'autre pied, pour voir si les boucles étoient placées l'une comme l'autre… Je le fis un peu trop brusquement… et la belle fille fut renversée… Et alors…
LA CONQUÊTE.
Oui, et alors?… O vous! dont les têtes froides et les cœurs tièdes peuvent vaincre ou masquer les passions par le raisonnement, dites-moi quelle faute un homme commet à les ressentir? Comment son esprit est-il responsable envers l'émanateur de tous les esprits, de la conduite qu'il tient quand il en est agité?
Si la nature, en tissant sa toile d'amitié, a entrelacé dans toute la pièce quelques fils d'amour et de désir, faut-il déchirer toute la toile pour les en arracher? Oh! châtie de pareils stoïciens, grand maître de la nature! m'écriai-je en moi-même. En quelqu'endroit que tu me places pour éprouver ma vertu, quel que soit le péril où je me trouve exposé, quelle que soit ma situation, laisse-moi sentir les mouvemens des passions qui appartiennent à l'humanité!… Et si je les gouverne comme je le dois, j'ai toute confiance en ta justice; car c'est toi qui nous a formés… nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes.
Je n'eus pas sitôt adressé cette courte prière au ciel, que je relevai la jeune fille. Je la pris par la main et la conduisis hors de la chambre… Elle se tint près de moi jusqu'à ce que j'eusse fermé la porte, et que j'en eusse mis la clef dans ma poche… Alors la victoire étoit décidée… et seulement alors je lui donnai un baiser sur la joue… Je la pris par la main, et je la conduisis en toute sûreté jusqu'à la porte de la rue.
LE MYSTÈRE.
Paris.
Un homme qui jugera le cœur humain, jugera aisément qu'il m'étoit impossible de retourner sitôt dans ma chambre; c'eût été passer d'un morceau musical dont le feu avoit animé toutes mes affections, à une clef froide… Je restai donc quelque temps sur la porte de l'hôtel, et je m'occupai à examiner les passans, et à former sur eux les conjectures que leurs différentes allures me suggéroient; mais un seul objet fixa bientôt toute mon attention, et confondit toute espèce de raisonnement que je pouvois faire sur lui.
C'étoit un grand homme sec, d'un sérieux philosophique, et d'une mine hâlée, qui passoit et repassoit gravement dans la rue, et n'alloit jamais au-delà de soixante pas de chaque côté de la porte. Il paroissoit avoir à-peu-près cinquante-deux ans; il avoit une petite canne sous le bras… Son habit, sa veste et sa culotte étoient de drap noir, un peu usé, mais encore propre. A sa manière d'ôter son chapeau, et d'accoster un grand nombre de passans, je jugeai qu'il demandoit l'aumône, et je préparai quelque monnoie pour la lui donner, quand il s'adresseroit à moi en passant… Mais il passa sans me rien demander, et cependant ne fit pas six pas sans s'arrêter vis-à-vis d'une petite femme qui venoit devant lui… J'avois plus l'air de lui donner qu'elle. A peine eut-il fini, qu'il ôta son chapeau à une autre qui venoit par le même chemin. Un monsieur d'un certain âge avançoit lentement, il étoit suivi d'un jeune homme fort bien mis… Il les laissa passer tous deux sans leur rien demander… Je restai à l'observer une bonne demi-heure, et il fit pendant ce temps une douzaine de tours en avant et en arrière, en suivant constamment la même conduite.
Il y avoit dans cela deux choses bien singulières, et qui me faisoient faire inutilement beaucoup de réflexions; c'étoit de savoir d'abord pourquoi il ne contoit son histoire qu'aux femmes; et ensuite quelle espèce d'éloquence il employoit pour toucher leurs cœurs, en jugeant apparemment qu'elle étoit inutile pour émouvoir ceux des hommes.