La Fleur, tu peux exaler, lui dis-je…

Mais quelle espèce de maîtresse as-tu faite depuis si peu de temps que tu es à Paris?… Et La Fleur, en mettant la main sur sa poitrine, me dit que c'étoit une demoiselle qu'il avoit vue chez M. le comte de B… La Fleur avoit un cœur fait pour la société, à dire vrai, il en laissoit échapper, de manière ou d'autre, aussi peu d'occasion que son maître… Mais comment celle-ci vint-elle? Dieu le sait. Tout ce qu'il m'en dit, c'est que pendant que j'étois chez le comte, il avoit fait connoissance avec la demoiselle au bas de l'escalier. Le comte m'avoit accordé sa protection, et La Fleur avoit su se mettre dans les bonnes grâces de la demoiselle. Elle devoit venir ce jour-là à Paris avec deux ou trois autres personnes de la maison de M. le comte, et il avoit fait la partie de passer la journée avec eux sur les boulevards.

Gens heureux! qui une fois la semaine au moins, mettez de côté vos embarras et vos soucis, et qui, en chantant et dansant, éloignez gaiement de vous un fardeau de peines et de chagrins qui accable les autres nations!

LE FRAGMENT.
Paris.

La Fleur, sans y songer plus que moi, m'avoit laissé de quoi m'amuser tout le jour.

Il m'avoit apporté le beurre sur une feuille de figuier. Il faisoit chaud, et il avoit demandé une mauvaise feuille de papier pour mettre entre sa main et la feuille de figuier. Cela tenoit lieu d'une assiette, et je lui dis de mettre le tout sur la table comme c'étoit. Le congé que je lui avois donné, m'avoit déterminé à ne point sortir. Je lui dis d'avertir le traiteur que je dînerois à l'hôtel, et de me laisser déjeûner.

Lorsque j'eus fini, je jetai la feuille de figuier par la fenêtre. J'en allois faire autant de la feuille de papier; mais elle étoit imprimée. J'y jetai les yeux. J'en lus une ligne, puis une autre, puis une troisième; cela excita ma curiosité. Je fermai la fenêtre, j'en approchai un fauteuil, et me mis à lire.

C'étoit du vieux françois, qui paroissoit être du temps de Rabelais; c'étoit peut-être lui qui en étoit l'auteur. Le caractère en étoit gothique, et si effacé par l'humidité et par l'injure du temps, que j'eus bien de la peine à le déchiffrer… J'en abandonnai même la lecture, et j'écrivis une lettre à mon ami Eugène… Mais je repris le chiffon. Impatienté de nouveau, je t'écrivis aussi, ma chère Eliza, pour me calmer; mais irrité par la difficulté de débrouiller le maudit papier, je le repris encore, et cette difficulté que j'éprouvois à le comprendre n'en faisoit qu'augmenter le désir.

Le dîner vint. Je réveillai mes esprits par une bouteille de vin de Bourgogne, et je repris ma tâche. Enfin, après deux ou trois heures d'une application presqu'aussi profonde que jamais Gruter ou Spon en mirent pour pénétrer le sens d'une inscription absurde, je crus m'apercevoir que je comprenois ce que je lisois… Mais pour m'en assurer davantage, je m'imaginai qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen que de le traduire en anglois, pour voir la figure que cela feroit… Je m'en occupai à loisir comme un homme qui écrit des maximes; tantôt en faisant quelques tours dans ma chambre, tantôt en me mettant à la fenêtre; puis je reprenois ma plume. A neuf heures du soir, j'eus enfin achevé mon travail. Alors je me mis à lire ce qui suit.

LE FRAGMENT.
Paris.