Le pauvre notaire passa le pont sans rien dire; mais arrivé dans la rue Dauphine, il se mit à déplorer son sort.
Que je suis malheureux! disoit-il. Serai-je donc toute ma vie le jouet des orages, des tempêtes et du vent? Etois-je né pour entendre toutes les injures, les imprécations qu'on vomit sans cesse contre mes confrères et contre moi? Ma destinée étoit-elle donc de me voir forcé par les foudres de l'église à contracter un mariage avec une femme qui est pire qu'une furie? d'être chassé de chez moi par des vents domestiques, et dépouillé de mon castor par ceux du pont? Me voilà tête nue, et à la merci des bourrasques d'une nuit pluvieuse et orageuse, et du flux et reflux des accidens qui l'accompagnent. Où aller? où passer la nuit? quel vent, au moins, dans les trente-deux points du compas, poussera chez moi les pratiques de mes confrères?
Le notaire se plaignoit ainsi, lorsqu'il entendit, du fond d'une allée obscure, une voix qui crioit à quelqu'un d'aller chercher le notaire le plus proche… Or, le notaire qui étoit là se crut le notaire désigné… Il entra dans l'allée, et s'y enfonça jusqu'à ce qu'il trouva une petite porte ouverte. Là, il entra dans une grande salle, et une vieille servante l'introduisit dans une chambre encore plus grande, où il y avoit pour tous meubles une longue pertuisane, une cuirasse, une vieille épée rouillée et une bandoulière, qui étoient suspendues à des clous à quatre endroits différens le long du mur.
Un vieux personnage, autrefois gentilhomme, et qui l'étoit encore, en supposant que l'adversité et la misère ne flétrissent pas la noblesse, étoit couché dans un lit à moitié entouré de rideaux, la tête appuyée sur sa main en guise de chevet… Il y avoit une petite table tout auprès du lit, et sur la petite table, une chandelle qui éclairoit tout l'appartement. On avoit placé la seule chaise qu'il y eût près de la table, et le notaire s'y assit. Il tira de sa poche une écritoire et une feuille ou deux de papier qu'il mit sur la table… Il exprima du coton de son cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la tête baissée au-dessus de son papier, il attendoit, d'une oreille attentive, que le gentilhomme lui dictât son testament.
Hélas! M. le notaire, dit le gentilhomme, je n'ai rien à donner qui puisse seulement payer les frais de mon testament, si ce n'est mon histoire… Et je vous avoue que je ne mourrois pas tranquillement, si je ne l'avois léguée au public… Je vous lègue à vous, qui allez l'écrire, les profits qui pourront vous en revenir… C'est une histoire si extraordinaire, que tout le genre humain la lira avec avidité. Elle fera la fortune de votre maison… Le notaire, dont l'encre étoit séchée, en puisa encore comme il put. Puissant directeur de tous les événemens de ma vie! s'écria le vieux gentilhomme en levant les yeux et les mains vers le ciel; ô toi dont la main m'a conduit, à travers ce labyrinthe d'aventures étranges, jusqu'à cette scène de désolation, aide la mémoire fautive d'un homme infirme et affligé… dirige ma langue par l'esprit de la vérité éternelle, et que cet étranger n'écrive rien qui ne soit déjà écrit dans ce LIVRE invisible qui doit me condamner ou m'absoudre! Le notaire éleva sa plume entre ses yeux et la chandelle pour voir si rien ne s'opposeroit à la netteté de son écriture.
Cette histoire, M. le notaire, ajouta le moribond, réveillera toutes les sensations de la nature… Elle affligera les cœurs humains. Les ames les plus dures, les plus cruelles, en seront émues de compassion.
Le notaire brûloit d'impatience de la commencer; il reprit de l'encre pour la troisième fois, et le moribond, en se tournant de son côté, lui dit: Ecrivez, monsieur le notaire, et le notaire écrivit ce qui suit.
Où est le reste, dis-je à La Fleur qui entra dans ce moment dans ma chambre?
LE FRAGMENT ET LE BOUQUET.
Paris.
Le reste! Monsieur, dit-il, quand je lui eus dit ce qui me manquoit. Il n'y en avoit que deux feuilles, celle-ci, et une autre dont j'ai enveloppé les tiges du bouquet que j'avois, et que j'ai donné à la demoiselle que j'ai été trouver sur le boulevard… Je t'en prie, La Fleur, retourne la voir, et demande-lui l'autre feuille, si par hasard elle l'a conservée. Elle l'aura sans doute, dit-il; et il part en volant.