Où vas-tu, ma chère Marie? lui dis-je. Elle me dit qu'elle alloit à Moulins. Hé bien! allons ensemble. Elle me prit le bras, et allongea la corde pour laisser à son chien la facilité de nous suivre avec plus de liberté. Nous arrivâmes ainsi à Moulins.
MARIE.
Moulins.
Quoique je n'aime point les salutations en public, cependant, lorsque nous fûmes au milieu de la place, je m'arrêtai pour faire mon dernier adieu à Marie.
Marie n'étoit pas grande, mais elle étoit bien faite. L'affliction avoit donné à sa physionomie quelque chose de céleste. Elle avoit les traits délicats, et tout ce que le cœur peut désirer dans une femme… Ah! si elle pouvoit recouvrer son bon sens, et si les traits d'Eliza pouvoient s'effacer de mon esprit, non-seulement Marie mangeroit de mon pain et boiroit dans ma coupe… Je ferois plus, elle seroit reçue dans mon sein, elle seroit ma fille.
Adieu, fille infortunée; imbibe l'huile et le vin que la compassion d'un étranger verse en passant sur tes blessures… L'être qui deux fois a brisé ton cœur, peut seul le guérir pour toujours.
LE BOURBONNAIS.
Ces émotions si douces, ces rians tableaux que je m'étois promis en traversant cette belle partie de la France, pendant le temps des vendanges, s'étoient entièrement évanouis. Il ne m'en restoit plus rien… Mon cœur s'étoit fermé au sentiment du bonheur, depuis que j'avois posé le pied sur une terre d'affliction. Au milieu de toutes ces scènes d'une joie bruyante que je rencontrois à chaque instant, je voyois toujours Marie, dans le fond du tableau, assise et rêveuse sous son peuplier; j'étois déjà aux portes de Lyon, je la voyois encore.
Charmante sensibilité! source inépuisable de tout ce qu'il y a de précieux dans nos plaisirs et de doux dans nos afflictions! tu enchaînes ton martyr sur son lit de paille, ou tu l'élèves jusqu'au ciel. Source éternelle de nos sensations! c'est ta divinité qui me donne ces émotions… Non que, dans certains momens funestes et maladifs, mon ame s'abatte et s'effraie de la destruction… Ce ne sont que des paroles pompeuses… Mais parce que je sens en moi que cette destruction doit être suivie des plaisirs et des soins les plus doux. Tout vient de toi, grand Emanateur de ce monde! C'est toi qui amollis nos cœurs et nous rends compatissans aux maux d'autrui. C'est par toi que mon ami Eugène tire les rideaux de mon lit quand je suis languissant, qu'il écoute mes plaintes, et cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois cette douce compassion dans l'ame du pâtre grossier qui habite les montagnes les plus âpres: il s'attendrit quand il trouve égorgé un agneau du troupeau de son voisin… Je le vois dans ce moment, sa tête appuyée contre sa houlette, le contempler avec pitié… Ah! si j'étois arrivé un moment plus tôt, s'écrie-t-il… Le pauvre agneau perd tout son sang, il meurt, et le tendre cœur du berger en saigne.
Que la paix soit avec toi, généreux berger! Tu t'en vas tout affligé… mais le plaisir balancera ta douleur, car le bonheur entoure ton hameau… heureuse est celle qui le partage avec toi! heureux sont les agneaux qui bondissent autour de toi!