Le Voyageur sentimental, ou moi-même, dont je vais rendre compte. J'ai voyagé autant par nécessité, et par le besoin que j'avois de voyager, qu'aucun autre de cette classe.
Je sais que mes voyages et mes observations seront d'une tournure différente que celle de mes prédécesseurs, et que j'aurois peut-être pu exiger pour moi seul une niche à part; mais en voulant attirer l'attention sur moi, ce seroit empiéter sur les droits du Voyageur vain; et j'abandonne cette prétention, jusqu'à ce qu'elle soit mieux fondée que sur l'unique nouveauté de ma voiture.
Mon lecteur se placera lui-même, comme il voudra, dans la liste. Il ne lui faut, s'il a voyagé, que peu d'études et de réflexions, pour se mettre dans le rang qui lui convient. Ce sera toujours un pas qu'il aura fait pour se connoître; et je parierois que, malgré ses voyages, il a conservé quelque teinture et quelque ressemblance de ce qu'il étoit avant qu'il ne les commençât.
L'homme qui le premier transplanta des ceps de vigne de Bourgogne au cap de Bonne-Espérance, ne s'imagina pas sans doute, quoique Hollandois, qu'il boiroit au cap du même vin que ces ceps de vigne auroient produit sur les côteaux de Beaune et de Pomar… Il étoit trop phlegmatique pour s'attendre à pareille chose; mais il étoit au moins dans l'idée qu'il boiroit une espèce de liqueur vineuse, bonne, médiocre, ou tout-à-fait mauvaise. Il savoit que tout cela ne dépendoit pas de son choix, et que ce qu'on appelle hasard devoit décider du succès. Cependant il en espéroit la meilleure réussite; mais, par une confiance trop présomptueuse dans la force de sa tête, et dans la profondeur de sa prudence, mon Hollandois auroit bien pu voir renverser l'une et l'autre par les fruits de son nouveau vignoble, et en montrant sa nudité devenir la risée du peuple.
Il en est de même d'un pauvre voyageur qui se hisse dans un vaisseau, ou qui court la poste à travers les royaumes les plus policés du globe, pour s'avancer dans la recherche des connoissances et des perfections.
On peut en acquérir en courant les mers et la poste dans cette vue: mais c'est mettre à la loterie. En supposant même qu'on obtienne ainsi des connoissances utiles et des perfections réelles, il faut encore savoir se servir de ce fonds acquis, avec précaution et avec économie, pour le faire tourner à son profit. Malheureusement les chances vont ordinairement au revers et pour l'acquisition et pour l'application. Cela me fait croire qu'un homme agiroit très-sagement s'il pouvoit prendre sur lui de vivre content dans son pays, sans connoissances et sans perfections étrangères, surtout si on n'y manque pas absolument des unes et des autres. En effet, je tombe en défaillance quand j'observe tous les pas que fait un voyageur curieux, pour jeter les yeux sur des points de vue et observer des découvertes qu'il auroit pu voir chez lui, comme disoit très-bien Sancho Pança à Don-Quichotte. Le siècle est si éclairé, qu'à peine il y a quelque pays ou quelque coin dans l'Europe, dont les rayons ne soient pas traversés ou échangés réciproquement avec d'autres. Les rameaux divers des connoissances ressemblent à la musique dans les rues des villes d'Italie; on participe gratis à ses agrémens. Mais il n'y a pas de nation sous le ciel, et Dieu à qui je rendrai compte un jour de cet ouvrage, Dieu est témoin que je parle sans ostentation; il n'y a pas, dis-je, une nation sous le ciel qui soit plus féconde dans les genres variés de la littérature… où l'on courtise plus les muses… où l'on puisse acquérir la science plus sûrement… où les arts soient plus encouragés et plutôt portés à leur perfection… où la nature soit plus approfondie… où l'esprit enfin soit mieux nourri par la variété des caractères…
Où donc allez-vous, mes chers compatriotes? Nous ne faisons, me dirent ils, que regarder cette chaise. Votre très-humble serviteur, leur dis-je en sautant dehors et en ôtant mon chapeau. Nous avions envie de savoir, me dit l'un d'eux qui étoit un voyageur curieux, ce qui occasionnoit le mouvement de cette chaise… C'étoit, dis-je froidement, l'agitation d'un homme qui écrivoit une préface… Je n'ai jamais entendu parler, dit l'autre qui étoit un voyageur simple, d'une préface écrite dans une désobligeante. Elle auroit peut-être été plus chaudement faite, lui dis-je, dans un vis-à-vis.
Mais un Anglois ne voyage pas pour voir des Anglois… Je me retirai dans ma chambre.
CALAIS.
Je marchois dans le long corridor; il me sembloit qu'une ombre plus épaisse que la mienne en obscurcissoit le passage: c'étoit effectivement monsieur Dessein qui, étant revenu de vêpres, me suivoit complaisamment, le chapeau sous le bras, pour me faire souvenir que je l'avois demandé. La préface que je venais de faire dans la désobligeante m'avoit dégoûté de cette espèce de voiture, et monsieur Dessein ne m'en parla que par un haussement d'épaules, qui vouloit dire qu'elle ne me convenoit pas. Je jugeai aussitôt qu'elle appartenoit à quelque voyageur idiot, qui l'avoit laissée à la probité de monsieur Dessein, pour en tirer ce qu'il pourroit. Il y avoit quatre mois qu'elle étoit dans le coin de la cour; c'étoit le point marqué, où, après avoir fait son tour d'Europe, elle avoit dû revenir. Lorsqu'elle en partit, elle n'avoit pu sortir de la cour sans être réparée; elle s'étoit depuis brisée deux fois sur le Mont-Cenis. Toutes ces aventures ne l'avoient pas améliorée, et son repos oisif dans le coin de la cour de monsieur Dessein ne lui avoit pas été favorable. Elle ne valoit pas beaucoup, mais encore valoit-elle quelque chose… Et quand quelques paroles peuvent soulager la misère, je déteste l'homme qui en est avare…