Voyant que je n'avois pas d'autre parti à prendre que de payer le retour, comme si nous avions été jusqu'à Turin, je finis par y consentir; et avec ma philantropie ordinaire je commençai à imputer cette soif du gain, si universellement dominante, à quelque cause cachée dans notre structure, ou à quelques particules invisibles d'air que nous humons avec notre première aspiration en poussant, quand nous faisons notre entrée dans ce monde, un cri de mécontentement pour le voyage qu'on nous force à faire.
LE HASARD DE L'EXISTENCE.
«Le cri de mécontentement pour le voyage qu'on nous force à faire,» cette idée me plaît; je la crois neuve et très-bien adaptée à ma situation présente; je remontai dans ma chaise, en adressant un sourire gracieux aux mules qui sembloient avoir fait passer toutes leurs mauvaises qualités à leur conducteur, et je roulai dans mon esprit quelques conclusions étranges et sans liaison que je tirois de cette pensée que je trouvois si heureuse.
Si donc, me disois-je, nous sommes forcés à ce voyage de la vie; si nous sommes engagés dans cette route sans le savoir, et sans y avoir consenti; si, sans un certain concours fortuit d'atômes, nous eussions pu être une pipe à fumer, ou une oie, ou un singe; pourquoi sommes-nous responsables de nos passions, de nos folies, et de nos caprices? Si vous, ou moi, Eugène, nous étions forcés par quelque tyran à devenir des courtisans, avant d'avoir appris à danser, serions-nous punissables pour avoir fait gauchement la révérence? ou, si ayant appris à danser, mais ignorant tout-à-fait l'étiquette de la cour, on me faisoit malgré moi maître des cérémonies, faudroit-il m'empaler à cause de mon ignorance? Que d'Alexandres, ou de Césars ont été perdus pour le monde par une mal-adresse dans l'acte important de la conception! Fais attention à cela, Eugène, et ris de la prétendue importance des plus grands monarques de la terre.
MARIE.
A mon arrivée à Moulins je demandai des nouvelles de cette infortunée, et j'appris qu'elle avoit rendu le dernier soupir, dix jours après celui où je l'avois vue. Je m'informai de la place où elle avoit été enterrée, et je m'y transportai: mais pas une pierre qui dise où elle repose. Néanmoins voyant un espace de terre qui avoit été fraîchement remuée je n'eus pas de peine à trouver sa tombe. J'y payai le tribut dû à sa vertu, et je lui accordai une larme.
Hélas! ame si douce, tu es partie! mais c'est pour aller te ranger parmi ces anges dont tu étois une image sur la terre.—Ta coupe d'infortunes étoit pleine, trop pleine, et elle s'est répandue dans l'éternité.—La tourmente de la vie s'est convertie pour toi en un calme plein de douceurs.
LE POINT D'HONNEUR.
Après avoir rendu ces honneurs aux mânes de Marie, je remontai dans ma chaise, et me laissai aller au fil de mes pensées sur le bonheur et le malheur de l'espèce humaine: je fus tiré de ma rêverie par un cliquetis d'épées. J'ordonnai au postillon de s'arrêter, et mettant pied à terre, j'allai vers l'endroit d'où le bruit partoit. C'étoit un petit bois qui touchoit à la route. J'eus de la peine à y arriver parce que le chemin qui y conduisoit, étoit tortueux et malaisé.
Le premier objet qui se présenta à ma vue fut un beau jeune homme, qui me parut expirant d'une blessure qu'il venoit de recevoir d'un autre homme qui n'étoit guères plus âgé, et qui pleuroit sur lui, tenant dans sa main une épée encore fumante. Je restai quelques instans immobile de frayeur. Revenu de ma surprise, je demandai quelle avoit été la cause de ce combat sanglant; on ne me répondit que par un nouveau torrent de larmes.