Revenu du trouble où cet événement inattendu m'avoit jeté, je présentai du mieux que je le pus, mes respects à la compagnie, et l'on me complimenta sur mon heureuse alliance, comme si mon mariage étoit déjà fait; il est vrai qu'il étoit impossible de voir un objet aussi divin, sans en venir éperdument amoureux. C'étoit pour moi le comble du bonheur, que l'approbation de mon père eût précédé la mienne.

L'ENTREVUE.

Le dîner étoit servi, et la joie éclattoit sur tous les visages, excepté sur celui de ma prétendue; je l'attribuai à sa modestie, et au trouble qu'avoit dû lui causer mon apparition soudaine. Je saisis la première occasion favorable, où je me trouvai seul avec elle, pour lui déclarer mes sentimens; et l'instruire de l'impression profonde qu'elle avoit faite sur mon cœur.

Cette occasion se présenta bientôt après le dîner. En nous promenant dans le jardin, nous nous trouvâmes séparés du reste de la compagnie, dans un petit bois que la nature, dans un de ses momens de gaieté, sembloit avoir réservé pour servir de retraite aux amans. «Madame, lui dis-je, après la déclaration que nous avons entendue, et la démarche concertée entre votre père et le mien, je me flatte que ce n'est pas vous offenser que de vous dire, que rien ne manqueroit à ma félicité, que je serois le plus heureux des hommes si j'apprenois de votre bouche que l'alliance qui se prépare a votre agrément, comme il paroît avoir celui de toutes les personnes qui nous entourent. Oh, dites-le moi, mon ange! dites-moi que ce n'est pas malgré vous que vous deviendrez mon épouse.—Faites-moi du moins espérer que j'aurai une petite part à votre affection.—Vous servir avec empressement, m'étudier constamment à vous plaire, fera l'occupation de toute ma vie.»

«Monsieur, me répondit-elle, votre extérieur annonce une noble franchise: vous détestez, j'en suis sûre, le mensonge et la tromperie. Si je vous disois que je pourrai vous aimer un jour, je vous tromperois: c'est impossible.»

«Ciel! qu'ai-je entendu! impossible de m'aimer! Ai-je donc une forme si hideuse? Suis-je donc un monstre? La nature m'a-t-elle jeté dans un moule si grossier, que je sois un objet de dégoût, d'horreur pour la plus belle, la plus aimable des créatures? s'il en est ainsi…»

«Non, monsieur; vous êtes injuste envers la nature: injuste envers vous-même. Vous avez une figure aimable, une taille élégante, un extérieur agréable, embelli encore de tous les charmes de l'art, mais telle est ma cruelle destinée.»—Ici un torrent de larmes lui coupa la parole.

«Oh! madame, lui dis-je, en tombant à ses genoux, je vous en conjure, écoutez la prière du plus ardent de vos adorateurs.—Ce n'est pas parce que les ordres d'un père semblent me donner un titre à votre main.—Je ne veux la devoir qu'à vous-même.—Mais, je vous en conjure, permettez-moi de m'efforcer à la mériter; permettez-moi de vous convaincre de la réalité de ma passion, aussi ardente qu'elle est insurmontable.»

Dieu! Quel fut mon étonnement lorsqu'en proférant ces dernières paroles, j'apperçus mon ami, l'ami que j'honorois, se précipiter de derrière le bosquet, et tirant son épée. «Lâche, s'écria-t-il, tu paieras ta trahison.»

La dame s'étant évanouie, il remit son épée dans le fourreau pour voler à son secours, on la remporta dans la maison, et il m'ordonna de le suivre. Je le suivis, ne sachant pas comment j'avois pu l'offenser, ni par quel enchantement il se trouvoit dans la maison de mon père, tandis que je le croyois à Paris: pendant que nous nous rendions à la forêt, il s'expliqua en ces termes: