Rien ne rappelle si puissamment notre ame que l'infortune. Les fibres tendues se relâchent; alors l'ame égarée se retire en elle-même, s'assied toute pensive, et admet en silence la salubrité des réflexions. Si nous avons un ami, nous pensons aussitôt à lui; si nous avons un bienfaiteur, ses bontés pressent alors sur notre cœur. Grand Dieu! n'est-ce pas par cette raison, que ceux qui t'ont oublié dans leur prospérité, reviennent à toi dans leurs chagrins? quand ils abattent nos esprits affligés, à qui pouvons-nous plus sûrement recourir qu'à toi, qui connois nos besoins, qui tiens en dépôt nos larmes dans ton sein, qui vois nos moindres pensées, et qui entends chaque soupir mélancolique qui échappe à notre découragement.
Vers le milieu du treizième siècle, et sous le pontificat de Grégoire IX, il arriva un singulier événement. Le comte de Gleichen fut fait prisonnier dans un combat contre les Sarrasins, et condamné à l'esclavage. Comme il fut employé aux travaux des jardins du sérail, la fille du Sultan le remarqua. Elle jugea qu'il étoit homme de qualité, conçut de l'amour pour lui, et lui offrit de favoriser son évasion s'il vouloit l'épouser. Il lui fit répondre qu'il étoit marié; ce qui ne donna pas le moindre scrupule à la Princesse accoutumée au rit de la pluralité des femmes. Ils furent bientôt d'accord, cinglèrent et abordèrent à Venise. Le comte alla à Rome, et raconta à Grégoire IX chaque particularité de son histoire. Le Pape, sur la promesse qu'il lui fit de convertir la Sarrasine, lui donna des dispenses pour garder ses deux femmes.
La première fut si transportée de joie à l'arrivée de son mari sous quelque condition qu'il lui fût rendu, qu'elle acquiesça à tout, et témoigna à sa bienfaitrice l'excès de sa reconnoissance. L'histoire nous apprend que la Sarrasine n'eut point d'enfans, et qu'elle aima d'amour maternel ceux de sa rivale. Quel dommage qu'elle ne donnât pas le jour à un être qui lui ressemblât!
On montre, à Gleichen, le lit où ces trois rares individus dormoient ensemble. Ils furent enterrés dans le même tombeau chez les bénédictins de Pétersberg; et le comte qui survécut à ses deux femmes, ordonna qu'on mît sur le sépulcre, qui fut ensuite le sien, cette épitaphe qu'il avoit composée.
«Ci gissent deux femmes rivales, qui s'aimèrent comme des sœurs, et qui m'aimèrent également. L'une abandonna Mahomet pour suivre son époux, et l'autre courut se jeter dans les bras de la rivale qui le lui rendoit. Unis par les liens de l'amour et du mariage, nous n'avions qu'un lit nuptial pendant notre vie; et la même pierre nous couvre après notre mort.»
Fin du Tome sixième et dernier.
TABLE
DES MATIÈRES
Contenues dans ce Volume.
| Préface des lettres d'Yorick à Eliza. | Page [3] |
| Eloge d'Eliza Drapper par l'abbé Raynal. | [5] |
| Lettres d'Yorick à Eliza. | [11] |
| Préface du Traducteur des sermons choisis. | [47] |
| Sermon I. Le bonheur. | [51] |
| Sermon II. La maison de deuil et la maison de fête. | [64] |
| Sermon III. Le Prophète Elisée et la veuve de Sarepte. | [78] |
| Sermon IV. Le lévite et sa concubine. | [100] |
| Sermon V. Plaintes de Job sur les malheurs et la briéveté de la vie. | [117] |
| Sermon VI. Le caractère de Semeï. | [134] |
| Sermon VII. Le pharisien et le publicain. | [146] |
| Sermon VIII. La philantropie recommandée. | [158] |
| Sermon IX. La conduite de Félix envers Saint-Paul. | [174] |
| Sermon X. Les abus de la conscience. | [187] |
| Sermon XI. Considérations sur l'histoire de Jacob. | [205] |
| Sermon XII. Les voies de la providence justifiées. | [221] |
| Sermon XIII. Lazare et l'homme riche. | [234] |
| Sermon XIV. Considérations sur les grâces accordées à la nation. | [250] |
| Sermon XV. Le caractère d'Hérode. | [264] |
| Sermon XVI. Le temps et le hasard. | [278] |
| Lettres de Sterne. | [289] |
| Pensées et anecdotes. | [419] |
Fin de la Table du Tome sixième.