Je ne pourrai jamais,—non, je le dis bien positivement, il ne sera jamais en mon pouvoir de croire qu'on nous ait envoyés dans ce monde pour le traverser mélancoliquement. Tout ce qui m'entoure m'assure le contraire.—Les danses et les concerts rustiques que je vois et que j'entends de ma fenêtre, me disent que l'homme est fait pour la joie. Aucun cerveau fêlé de moine Chartreux,—tous les moines Chartreux du monde,—ne me feroient jamais revenir de cette opinion.
Swift dit, vive la bagatelle! Moi je dis, vive la joie, qui, j'en suis sûr, n'est point bagatelle. C'est, à mon avis, une chose sérieuse, et le premier des biens pour l'homme.
Puissiez-vous, mon cher ami, continuer d'en avoir toujours une ample provision dans votre magasin!—Qu'il ressemble à la cruche de la veuve, c'est-à-dire, qu'il ne soit jamais à sec!
J'attends de recevoir quelque nouvelle de vous de Lyon, et c'est de là que je vous en enverrai d'ultérieures sur mon compte:—en attendant, et dans tous les temps, Dieu vous bénisse!—croyez que
Je serai toujours bien véritablement et affectueusement votre, etc.
LETTRE XXVIII.
A …
Lyon, 15 Novembre.
J'ai fait la route la plus délicieuse,—quoique dans une désobligeante, et par conséquent seul. Mais quand le cœur et l'esprit sont dans une parfaite harmonie, et lorsque chaque sensation subordonnée se met bien à l'unisson, il ne se présente aucun objet qui ne produise le plaisir.—D'ailleurs, tel est le caractère de ce peuple fortuné, vous voyez le sourire sur tous les visages, et de tout côté vous entendez les accens de la joie.—Au moment où je vous écris, j'ai sous ma fenêtre une bonne femme qui joue de la vielle à un groupe de jeunes gens qui dansent avec une gaieté bien plus apparente, et je crois aussi plus réelle, que ne peut l'être celle de vos brillantes assemblées d'Almack.
J'aime ma patrie autant que peut l'aimer aucun de ses enfans,—je connois toute la solidité des vertus caractéristiques du peuple qui l'habite;—mais dans le jeu du bonheur, il ne fait pas sa partie avec la même attention, ou n'y réussit pas aussi bien qu'on le fait dans ce pays-ci.—Je n'entrerai point dans l'examen de la différence physique ou morale qu'on remarque entre les deux nations;—cependant, je ne puis m'empêcher d'observer que, tandis que le François possède une gaieté de cœur, qui toujours affoiblit et quelquefois dissipe le chagrin, l'Anglois en est encore à l'ancien temps des François, et continue à se divertir moult tristement.