Puisqu'il est convenu qu'on est toujours le fils de quelqu'un, ceux-là sont les aïeux que je vois à Laurent Tailhade et, comme en art surtout, le temps est une fiction, il est à la même distance, comme langue poétique, de l'un et de l'autre. De Gautier il a l'impeccabilité souveraine; de Villon l'emportement lyrique et l'abondance cadencée du verbe. Son vers passe du frémissement de la lyre au claquement du fouet. Mais le poète,—pour qu'il existe,—et celui-ci est un des plus vivants que je sache—est avant tout lui-même. L'originalité de Tailhade, pour qui ce volume sera un peu ce qu'est les Châtiments dans l'œuvre lyrique de Victor Hugo,—car, qu'il le veuille ou non, comme nous tous, il en procède,—c'est une acuité d'ironie qui ne me semble jamais avoir été atteinte avant lui. Si le grand Flaubert avait vécu, il eût appris par cœur ces Quatorzains d'été, où Bouvard et Pécuchet sont plus cruellement déchirés de lanières que Matho lui-même à la dernière page de Salammbô. Autant de quatorzains, autant de petits chefs-d'œuvre. S'il fallait faire un choix, parmi ces fleurs délicieusement empoisonnées de haine, c'est à Sur champ d'or que je donnerais le prix.

Au point de vue de la pureté virginalement marmoréenne de la langue, de l'excellence du métier, du merveilleux sertissage des rimes,—car Laurent Tailhade est un incomparable joaillier,—les ballades qui précèdent les quatorzains sont parmi les plus parfaites que j'aie vues écrites, et dans le sentiment le plus raffiné d'un rythme essentiellement français. Elles sont d'ailleurs d'une gaieté également féroce avec le cinglement en plus, à l'oreille, des assonances répétées. Je n'en veux signaler aucune. Dans toutes le rire déchire la lèvre. On n'a jamais rien écrit de moins bon enfant. Autant de sang que de fiel, cependant, dans ces indignations, et il semble que, de ce stylet sans pitié qui déchire un peu à l'aventure peut-être, le poète se soit lui-même souvent égratigné.

Qui pourrait dire, en effet, jusqu'où va l'ironie de Laurent Tailhade? Peut-être quelquefois jusqu'à la parodie d'une école qui s'enorgueillit justement de ce vrai et beau poète. Pourquoi pas, puisque, dans Virgo fellatrix, lui-même s'est hautement raillé, imitant une de ces pièces d'inspiration catholique où se complaît souvent sa latinité dans les fumées d'encens que traverse une lumière de vitrail. On peut tout redouter de cet héroïque pince-sans-rire. Mais quel lettré sincère ne pardonnerait beaucoup à ce merveilleux artiste, à ce vrai poète de notre race, dont les vers solides et de pur métal, à la fois sonore et précieux, sonneront bien longtemps après que se seront éteintes les justes colères qu'ils auront soulevées.

Armand Silvestre.

28 Février 1891.

DOUZE
BALLADES FAMILIÈRES
POUR
EXASPÉRER LE MUFLE

Les Dieux s'en vont; plus que des hures.

Jules Lafforgue.—Imitation de Notre-Dame La Lune.

BALLADE CASQUÉE
DE LA PARFAITE ADMONITION

Voici venir le Buffle, le Buffle des buffles, le Buffle. Lui seul est buffle et tous les autres ne sont que des bœufs. Voici venir le Buffle, le Buffle des buffles, le Buffle.

Le verbe sesquipédalier,