Tout s’achève : l’heure du départ, l’heure de l’hiver ne tardera guère désormais. Que la pluie éteigne la lumière des sous-bois ! Que le vent disperse les roses sèches ! Que le bûcheron marque d’un emblème de mort les beaux arbres vêtus de gemmes triomphales ! Que la neige déshonore les halliers, les calmes retraites qui sentent la mousse, le champignon et la feuille moribonde ! Ceux qui, pendant un jour, une heure même, ont pu contempler cette féerie et ce mirage, dorénavant, sauront pourquoi la forêt des Ardennes, grand’mère des chênes, aïeule des hommes probes, industrieux et bons, héberge tant d’Esprits de Lutins, de Farfadets et de Bonnes Dames : pourquoi les Gnomes et les Salamandres, connus des seuls poètes, y folâtrent avec les écureuils, singes de l’Occident ; pourquoi, dans les nuits de lune transparente et de souffles amortis, la fée Habonde y poursuit encore Diane chasseresse ; enfin pourquoi Rosalinde et Titania y décameronnent avec les Sylphes d’Atta-Troll.
Laroche-sur-Ourthe, le 7 octobre 1913.
II
PYRÉNÉES
En Messidor, pendant l’octave de la Saint-Jean, saison amène où les bouquets, noués d’herbe au ruban, mêlent à l’œillet de poète la rose de tous les mois, quand le plus humble courtil se pavoise de lis blancs, de jaunes soucis et de bleuâtres dauphinelles, quand le rossignol fait ouïr encore une chanson de miel (ainsi parlait Aristophane) et qu’aux marges des fossés, le ver luisant, pour sa vigile d’amour, accroche une lampe furtive, la maison rustique et le domaine forestier, la campagne, avec ses champs, ses prés, ses halliers, ses jardins, ses pâturages et ses landes, appartiennent aux Esprits bienveillants dont les travaux ou les jeux ne se déroulent que dans la paix des belles nuits. C’est le faîte de l’année et la semaine des semaines, quand les ciels moroses du livide Occident se parent d’une grâce inconnue aux pays mêmes du lotus et de l’oranger. Le printemps s’achève ; l’été commence à peine. Quelques fruits cependant brillent déjà parmi les fleurs, mais si légers, mais d’arome si suave, qu’on les prendrait pour des fleurs encore, sur l’épine du framboisier, aux branches d’où pendent les cerises, au vert buisson que la groseille éclabousse d’ambre pâle et de grenat.
Shakespeare a choisi cette nuit, la plus belle de toutes, pour y situer le rêve féerique de Thésée et d’Hippolyte, d’Obéron et de Titania. Nicolas Gogol, ce Virgile du Dnieper, assigne même date aux conciliabules des Esprits qui gardent les richesses, des Nains qui, dans les blancheurs lunaires décapent leurs trésors, depuis que brille l’étoile du soir jusqu’au premier chant du coq. Et c’est alors aussi que, dans la nuit du Walpurgis apparaît le Spectre fatidique du Brocken, que passe au claquement des fouets, aux abois des limiers, la Chevauchée d’Hellequin, la chasse d’Atta-troll, avec la fée Habonde et la jeune Hérodias. La forêt des Ardennes se peuple de visions et de formes crépusculaires.
Les anciens loups
Qui dorment dans la lune éclatante et magique
trottent devant le Chasseur Noir et le coursier de Maguelone, sous les fûts des mélèzes et des pins résineux. Malgré les vieilles maléfiques et les chats démoniaques, menant leur sarabande au milieu des bruyères désertes, cette heure appartient à la sorcellerie amicale, au petit monde fantasque et tutélaire dont les caprices, la plupart du temps, améliorent le sort du pauvre, du banni, de l’orphelin, du miséreux. Nains propices, Filandières secourables, Corbeaux pareils à ceux de Wotan, préparent, dans les Kinder und hausmærchen des frères Grimm, toutes sortes de bonnes aventures aux porte-besaces, aux infirmes, aux enfants malingres, chassés par une marâtre du foyer maternel.
Ces miracles tout naturellement s’épanouissent comme la fleur qui chante, à l’époque où le soleil entre dans sa première maison d’été.