«Tu es aussi réelle a présent que toutes les femmes que j’ai possédées et qui ne m’aimaient pas, celles dont l’amant qui n’arrive pas à les émouvoir est

«comme un musicien
«Tourmentant le clavier d’un clavecin sans cordes...»

«Je ne peux te donner un nom. A mon gré, lourde et parfumée de musc, tu seras

la fille du Sud qu’on trouve près du vieux port et qui vous entraîne dans une maison obscure et moisie. Elle sent les coquillages, le soleil et l’eau croupie où meurent les poissons. Une chandelle éclaire sa mansarde chaude dont la croisée donne sur un bassin plein de navires. Le matelot à peu près ivre qu’elle a ramené ne saurait y reconnaître le sien. Il est allongé sur le grabat et il regarde cette femme qu’il ne connaît pas. Elle a dans son chignon massif un œillet qu’a flétri le parfum trop fort de ses cheveux gras. Elle marche vers la couche, nue, robuste, et son corps splendide et dur qu’a glacé la sueur montre, dans l’ombre où clignote la bougie, des seins flétris, et son amour ressemble à une brutale rixe...

«Tu seras, si je le désire, une jeune femme du Nord, blonde, docile et molle. Pendant le silence cruel d’une nuit de gel sur la mer ou brillent des îlots de glace, ton corps chaud frissonnera à peine quand je l’étreindrai sous les couvertures... Tu deviendras tour à tour la belle poitrinaire qui consume d’amour ses derniers jours, sous les eucalyptus de la villa; la jeune fille du château qui a donné rendez-vous au fils du jardinier; la petite bourgeoise qui trompe le notaire avec le soldat qu’elle loge; la pierreuse qui vous pousse, une nuit de pluie, vers son hôtel, à travers une rue dont le trottoir luit comme de l’ébène mouillé... Tu seras toutes les femmes: la chaste pupille aux tresses blondes de l’anabaptiste et la cadette déjà grasse et ambrée du rabbin; la jeune duchesse svelte, pâle et mélancolique; la brute foraine aux poignets garrottés de cuir, aux jarrets épais qui lutte avec des hercules efflanqués; la Hollandaise aux bras de lait et de roses; la Chinoise

qu’éclaire une ronde lanterne de papier; la créole qui fume un cigare parmi les cannes à sucre; l’alerte modiste qu’on a connue avenue de l’Opéra; la bergère en sabots dont le baiser a l’odeur fraîche d’une pomme sous une averse de septembre; la blanche et froide lady qui porte à son col de cygne des perles de vice-reine; la nouvelle épousée défaillante et timide, et la veuve de trente ans qui croyait se consoler en allant au mois de Marie...

«A ce soir... J’allumerai les flambeaux d’argent dans cette belle chambre qui est désormais la tienne, au milieu du parc sauvage où nous serons seuls comme au cœur vierge d’un éden...»