L'idée de représenter les dieux sur des animaux réels ou imaginaires est une des formes les plus originales du symbolisme chaldéo-assyrien. Cependant les groupes de ce genre, assez fréquents à l'époque assyrienne et aussi chez les populations de l'Asie Mineure, sont tout à fait rares sur les monuments de la haute antiquité chaldéenne. En voici pourtant un exemple, d'autant plus intéressant que le procédé n'est pas encore devenu banal et commun à toutes les divinités.
[Illustration: Fig. 9.]
Du même pas s'avancent l'un derrière l'autre deux monstres exactement pareils, que l'on pourrait, par anticipation, appeler apocalyptiques. Lions par le corps, par leurs membres antérieurs et par leurs têtes abaissées, dont les terribles mâchoires, ouvertes en cisailles, vomissent des torrents d'eau ou de feu, ils sont aigles par leurs puissantes ailes étendues, par les serres de leurs pattes postérieures et par leur queue de plumes en éventail. C'est en somme une des formes que la démonologie chaldéo-assyrienne prête le plus souvent aux puissances destructives, aux esprits du mal. Seulement l'art chaldéen y ajoute une grandeur étrange, surtout par la petitesse relative des figures divines que ces monstres portent à travers l'espace, non pas simplement, comme plus tard, posées sur leur dos, mais dressés en avant sur le garrot de la bête, vers la naissance des ailes déployées, qui semblent les soulever.
Sur le premier vient un dieu qui tient dans sa main droite l'arme coudée des rois chaldéens[20] et lève le bras gauche d'un geste menaçant, comme s'il poussait un cri de guerre. La petite figure qui suit sur l'autre monstre est plus difficile à déterminer, à cause de son exiguïté même; pourtant les formes générales et la robe serrée aux jambes[21] sont bien d'une femme[22]; de ses mains étendues elle tient deux traits brisés, qui font penser à des éclairs. Une figure virile, de proportions beaucoup plus grandes, marche entre les deux animaux; comme elle est à pied, on a pu lui laisser toute la hauteur du cylindre, sans qu'il faille lui accorder pour cela un rang supérieur dans la hiérarchie céleste. De même que le dieu qui le précède, ce personnage porte l'arme coudée; mais, si l'on en juge par sa coiffure dépourvue de cornes, il ne joue à sa suite que le rôle d'un simple armiger[23]. Pour une raison toute technique, tenant à la nécessité de remplir le champ du cylindre, les dieux principaux ne sont pas ici désignés par leur taille, mais par leurs redoutables montures.
[Note 20: Si, comme je le suppose, cette massue coudée était aussi une arme de jet, sorte de boumerang, elle représente très exactement l'éclair et la foudre.]
[Note 21: A moins que même la figure ne soit nue.]
[Note 22: Cette réserve est motivée par l'empâtement du menton et du cou, d'où il résulte une certaine indécision sur le sexe de la figure.]
[Note 23: Le même sujet, rudement ébauché à la pointe, se trouve déjà sur un cylindre du Louvre, de travail plus archaïque. L'acolyte y prend la forme d'un génie à quatre ailes.]
De pareilles images appartiennent évidemment au cycle des divinités qui personnifiaient les troubles de l'atmosphère, comme Bin, ou mieux Ramman, le dieu des tempêtes, avec sa compagne, la déesse Sala, et les autres êtres mythologiques qui forment leur cortège[24]. Les monstres qui les portent figurent les ouragans, les souffles orageux, qui se confondent, dans les incantations chaldéennes, avec toute une classe de démons malfaisants.
[Note 24: F. Lenormant, Les dieux de Babylone, p. 18; Sayce, Religion of the ancient Babylonians, p. 202 suiv.; Maspero, Hist. anc. des peuples d'Orient, p 661-663. Pour la déesse Sala, voir surtout les cylindres qui portent la légende «Ramman et Sala». De Clercq, Catalogue n°24; cf. 204.]