Le grand homme et ses compagnons fidèles parurent être toute la France pendant vingt jours, tout le possible de la France, tout l’éventuel humain et divin de cette angélique patrie, de cette fille aînée du Fils de Dieu et de son Église, de cette habitante de la Plaie de son Cœur, qui ne pourrait tomber plus bas qu’en devenant la Madeleine des nations !

Le pauvre César évadé, mendiant incorrigible de la Domination universelle, enveloppait sans le savoir, à la manière des Prototypes, le futur indévoilé des campagnes ou des villages qui ne pouvaient avoir d’existence historique sinon par la volonté d’un tel passant. Je l’ai cherché çà et là, et j’avoue que son souvenir était plus pour moi que les éternelles montagnes. Les a-t-il vues seulement ? A-t-il vu le Drac, le formidable torrent, gloire du Dauphiné ? J’en doute. Un torrent n’a que faire de regarder les autres torrents, et la montagne elle-même, pour lui, n’est qu’un obstacle dont il mugit dans sa profondeur.

Pèlerin de la Salette et rien que cela, en attendant l’honneur de m’agenouiller sur le Saint Tombeau, je l’ai regardé et vu de près, ce furieux torrent, avec une admiration qui me suffoquait. Combien de siècles a-t-il fallu à cette eau pour creuser un si vaste lit dans cette solitude grandiose ? Pendant d’innombrables ans, elle a dû ronger des rocs et creuser des gouffres en écumant. Tandis que les générations naissaient et mouraient, à mesure que se déroulait l’Histoire, sous les Allobroges et les Romains, sous les Burgondes, les Francs ou les Sarrasins, sous les seigneurs d’Albon et les premiers Valois, pendant les atroces guerres de religion, pendant la Révolution, pendant l’étonnant Empire et jusqu’à nos jours où la Désirée devait apparaître — infatigablement cette eau toujours jeune émiettait les dures assises, les criblant de l’artillerie de ses galets, sapant à leur base les colossales colonnes, formant l’abîme continu qui partage en deux cette haute province dauphinoise, apanage ancien des aînés de la France : le Grésivaudan, le Royannès, les Baronnies, le Gapençois, l’Embrunois, le Briançonnais, de la Durance à l’Isère, troupeau monstrueux de croupes vertes ou de pitons chauves dont Dieu seul connaît tous les noms !

Le train pour la Mure venant de Grenoble roule, durant je ne sais combien de kilomètres, le long de cette fente énorme procurée par le Drac au-dessus duquel on a l’illusion d’être suspendu. Clameur d’en bas qui ne s’interrompt jamais et qui peut devenir tout à coup immense au temps des pluies ou de la fonte des neiges.

Un romancier morose et stérilisé voulut, il y a quelques années, se venger de la basse peur que lui avait donné ce cri de l’abîme. Bêtement et vilainement, il s’efforça de le déconsidérer par ses adjectifs et ses méchantes métaphores, comparant cette eau sublime à « une rivière débile, maléficiée, pourrie… ». Ce pauvre homme, qui a dû plaire beaucoup aux ennemis de la Salette, blâme naturellement les montagnes et se montre fort éloigné d’approuver les circonstances ou les détails de l’Apparition, qui aurait eu lieu en plaine, dans le voisinage d’une gare et beaucoup plus simplement, si on avait consulté son goût. In die judicii, libera nos, Domine.

J’espère que ma pantelante admiration pour ce magnifique spectacle me sera comptée. Pourquoi voudrait-on que Dieu ne fût pas un artiste comme les autres, jaloux de son œuvre et désirant qu’on l’admire ? Ne parle-t-il pas, à chaque instant, de ses « saintes montagnes » qu’il a « préparées dans sa force » et dont « les altitudes sont siennes » ? Ego sum Dominus faciens omnia et nullus mecum. Il ne s’agit pas des montagnes des autres, mais des siennes et il exige qu’on l’adore pour les avoir faites.

Existe-t-il un pèlerinage aussi merveilleusement acheminé par l’admiration préalable du voyageur ? Je ne le pense pas. Autrefois, ce n’était pas ainsi. La route suivie par les diligences ne côtoyait pas l’abîme. Il a fallu cette voie de fer unique, chef-d’œuvre des hommes, pour que nous fût révélé ce chef-d’œuvre de Dieu, connu seulement alors de quelques paysans. Je l’ai revu, au retour, éclairé, cette fois, par la pleine lune, criblant de ses rayons d’argent le paysage immense et je croyais être en Paradis.

III
En Paradis.

En Paradis ! Avant d’aller plus loin, ne conviendrait-il pas d’explorer en quelque manière, autant qu’il se peut, cette « région de paix et de lumière », ce « siège — cette capitale — du rafraîchissement et de la consolation béatifique », ce paradis terrestre dans les cieux ?

Ici l’indigence des mots humains est à faire pleurer. Tout ce qui n’est pas corps, espace ou durée, est inexprimable à ce point que le Verbe de Dieu lui-même, Notre Seigneur Jésus-Christ, n’a jamais parlé qu’en paraboles et similitudes[6]. C’est la destinée de l’homme de ne pouvoir arracher son cœur du célèbre Lieu de Volupté d’où il fut ignominieusement expulsé au commencement des temps. Il a besoin que le Paradis soit un lieu, un lieu très-haut ou très-bas et nous sommes forcés, dans le premier cas, de dire que la Sainte Vierge en est descendue pour pleurer à la Salette. Mélanie a raconté le paradis enfantin qu’elle construisit, le 19 septembre, avec Maximin, un peu avant l’Apparition : Une large pierre qu’ils couvrirent de fleurs. C’est sur ce paradis que la Belle Dame vint s’asseoir. La Reine du Paradis d’Hénoch et du Bon Larron, lequel est cet incompréhensible Sein d’Abraham où fut ravi, pour y entendre les irrévélables Arcanes, le Docteur immense des nations ; — cette Reine est attirée par l’extrême puérilité de ce paradis des petits bergers. « Elle a regardé dans le monde entier, disait Mélanie, et n’a pas trouvé plus bas. Elle a bien été forcée de me choisir. »